J’ai reçu il y a quelques semaines de Clawdia Borgia, directrice de l’Institut de paléontologie humaine (I.P.H.) et chargée de recherche au Muséum, un mail étrange dans lequel elle m’indiquait qu’étant tombée « par hasard » (par hasard !, comme si l’information n’avait pas été reprise par la presse scientifique du monde entier !) ; bref… : qu’étant tombée prétendument par hasard sur mon enquête sur les mammouths de Porquerolles, elle avait soudainement fait le lien avec un document surprenant qui figure dans les archives d’Albert de Monaco que détient l’I.P.H., document dans lequel le prince et savant évoque une conversation qu’il a eue, sur son yacht L’Hirondelle II, avec François-Joseph Fournier mais aussi avec Charles Richet, propriétaire de l’île du Grand Ribaud. Comme ce document lui avait toujours paru bizarre, voire suspect, elle me demandait s’il me serait possible de lui rendre visite, afin que nous puissions l’examiner ensemble.

Nous avons pris rendez-vous (elle préférait que ce soit au Muséum plutôt qu’à l’I.P.H.) et c’est la semaine dernière que nous nous sommes vus.

Clawdia Borgia (Clawdia comme cette femme qui envoûte tous les personnages de la Montagne magique et Borgia comme la famille de papes et d’assassins), Clawdia Borgia est une femme toute fluette mais énergique et charmante. Elle m’a reçu dans son petit bureau de l’hôtel de Magny encombré de papiers, me priant de bien vouloir excuser le désordre et la vétusté des lieux et m’expliquant qu’un très prochain déménagement était prévu, le bâtiment s’enfonçant dans le sol, se tordant comme une tour de Pise et menaçant de s’effondrer. Ce serait bien dommage, m’expliqua-t-elle, non pas à cause du bâtiment, qu’elle n’avait jamais trouvé très joli, mais parce que ses sous-sols abritent les réserves du Muséum, la plus grande collection mondiale d’histoire naturelle. D’ailleurs, ajouta-t-elle, l’effondrement du bâtiment n’est pas sans lien avec le creusement de ses sous-sols ; la zone est pleine de carrières, de cavités et de souterrains qui conduisent les uns au Jardin alpin, les autres à la Seine, suivant l’ancien lit de la Bièvre, d’autres aux Catacombes, et les derniers au Passage des Patriarches, comme le savent, précisa-t-elle, les lecteurs de l’album L’affaire du collier de Blake et Mortimer.

Tiens tiens, le passage des Patriarches… Décidément, on ne s’éloigne jamais vraiment du Mont Analogue, ai-je pensé in petto !

S’apercevant de ma réaction, qu’elle paraissait guetter, Clawdia Borgia me fit un sourire et se penchant vers moi, me dit doucement : « Vous savez, moi aussi j’aime beaucoup Patti Smith. D’ailleurs, à mes heures perdues, je suis bassiste… ». Puis, se redressant, elle me déclara : « J’ai préféré vous voir ici parce que les papiers que je veux vous montrer sont un peu délicats… Je préfère qu’on en parle pas trop au sein de l’I.P.H. »

Elle sortit alors d’un tiroir un grand livre à couverture de cuir, sur le plat duquel était gravé, en lettres d’or : « Hirondelle II – Journal de bord« .


Clawdia ouvre précautionneusement le livre de bord à la double page marquée d’un signet, elle le lisse du plat de la main et commence à lire :

Porquerolles, 13 août 1913

« L’Hirondelle II a mouillé cet après-midi dans la baie de Notre-Dame. J’avais informé Fournier de notre arrivée prochaine, et il a eu la gentillesse de nous convier à dîner. Et à peine notre canot nous avait-il déposé sur le ponton de la Treille qu’on pouvait entendre hennir, sur le chemin de terre, les chevaux d’une calèche dépêchée par le maître des lieux pour nous conduire à la Ferme.

Nous étions six : Fournier, notre hôte, avec son épouse Sylvia qui fêtait justement aujourd’hui son vingt-sixième anniversaire ; Richet, venu en voisin du Grand Ribaud, et qui était accompagné de Jean-Baptiste Charcot, un autre explorateur, tout nouveau président du Yacht Club de France et fils, m’expliqua Richet, du grand Charcot avec lequel il avait eu le plaisir et la chance, étant jeune, de travailler à la Salpetrière, et enfin ma chère et tendre Circé et moi-même. »

– « Ma chère et tendre Circé » ?, demandai-je.

C’est précisément la délicatesse dont je vous parlais, me répond Clawdia Borgia. On sait ordinairement, et sans doute le savez-vous, que le Prince avait épousé en secondes noces, à la fin des années 1880, une Américaine, Alice Heine. Mais le couple était officiellement séparé depuis 1902, Alice s’étant rapidement lassée des absences voyageuses et continuelles de son mari. Mais ce que l’on sait moins, c’est qu’Albert avait alors renoué, au moins de façon épisodique, avec son grand amour, un grand amour qui n’était pas du tout de jeunesse mais de maturité, avec une femme célèbre, très célèbre, peut-être la plus célèbre de son temps, qu’il avait sans doute rencontrée en de multiples occasions mondaines mais avec laquelle il s’était vraiment lié à l’occasion de leur combat commun (et plutôt exceptionnel dans leur milieu) en faveur de Louis Dreyfus. Je vous donne un indice : on la surnommait La Divine.

– Sarah Bernhardt ?, murmurai-je ?

– Sarah Bernhardt, oui, me répondit Clawdia. Ils s’étaient souvent vus mais ils se sont vraiment rencontrés au tout début des années 1900, chez Zola ou Clémenceau, lors d’une soirée militante, et ça a été un crush immédiat, pour parler comme aujourd’hui.

– Et pourquoi Circé ?

– C’est là que l’affaire devient vraiment drôle. Figurez-vous que Charles Richet, qui était un sacré connard avec toutes ses idées racistes et suprémacistes, mais également un type extrêmement brillant, original et non conformiste (un dreyfusard de la première heure, lui aussi) ; figurez-vous que Charles Richet se piquait de littérature et qu’il avait écrit, en 1903 ou 1905, une pièce de théâtre intitulée Circé, dont le rôle-titre avait été confié, au théâtre de Monte-Carlo, à Sarah Bernhardt, une Sarah Bernhardt qui allait, comme Albert d’ailleurs, sur ses soixante ans.

– un âge qui sied particulièrement à certaines femmes, souriai-je.

Clawdia me rendit mon sourire. Peut-être, répondit-elle. Toujours est-il que ce surnom était resté entre eux comme un code. Mais venons-en au fait.


Clawdia poursuit la lecture du carnet de bord de L’Hirondelle II :

« Durant le repas (de magnifiques chapons pêchés le matin même aux Mèdes et un faisan tiré par un des gardes), notre hôte nous a entretenus des divers travaux qu’il mène pour faire de l’île, qu’il a très galamment offerte à sa jeune épouse, un écrin digne de celle-ci : adduction d’eau, plantation de vigne et d’arbres fruitiers divers dans les différentes plaines, ouverture de grands chemins et de grandes allées couronnées de pins parasols, tout un projet de développement et de renaissance porté par l’esprit philantropique de ce cher Fournier.

Charcot nous a narré les derniers voyages de son Pourquoi pas ?, quatrième du nom, nous faisant sourire avec ses descriptions de pingouins dévalant des icebergs pour plonger dans la mer glacée ; Richet nous a assommés avec un énième cours magistral sur les vertus de l’anaphylaxie. Et puis nous avons commencé à bavarder du gouvernement Barthou. Cela commençait à devenir très ennuyeux mais ma douce Circé a alors eu l’heureuse idée de prendre la parole pour nous rapporter les derniers potins de la capitale, assurément plus réjouissants que les nouvelles du monde.

Nous avons naturellement levé nos verres en l’honneur de Sylvia, et celle-ci a très élégamment souhaité associer aux voeux que nous formions pour elle ceux qu’il convenait de former pour la réussite de mon jeune Institut de paléontologie humaine, dont les dernières pierres viennent d’être posées, boulevard Saint-Marcel. Portant un toast, j’ai, en quelques mots, rappelé l’ambition de l’I.P.H., soulignant qu’il s’agissait, en somme, de savoir comment nos ancêtres avaient vécu, comment ils avaient survécu face aux tigres à dents de sabre et aux mammouths. À ces derniers mots, Fournier a brusquement pâli. Il a fallu l’allonger sur le canapé et lui dénouer la cravate pour qu’il reprenne des couleurs. A ce moment là, Charcot parlait des immenses mammouths congelés qu’il avait vus dans le grand nord, et Fournier a alors déclaré : « Oui,  ils sont énormes ! ».

– C’est vrai que vous avez dû voir celui de Durfort, quand il est arrivé au Museum, a hasardé Richet.

– Non, je parle d’un mammouth vivant, bien vivant. J’en ai vu un, de mes propres yeux vu. »

J’aime beaucoup le bonhomme Fournier. J’ai même une réelle admiration pour cet homme qui, contrairement à moi, n’est pas un héritier et s’est fait tout seul. Je l’aime beaucoup mais ce n’est pas précisément un plaisantin. Et nous le savions tous  autour de la table. Sa déclaration a donc jeté un froid. Charcot a commencé à ironiser sur les bals d’aliénés que son père organisait, les fins de semaine, à la Salpetrière, proposant d’y conduire notre hôte mais j’ai, d’un regard, calmé ce début de mauvaise plaisanterie.

– C’était en mars dernier. J’étais au Brégançonnet, sur la rive sud de l’île, quand je l’ai vu, les pattes dans l’eau, en chair, en os et en longs poils.

– Voilà qui confirme votre propos, n’est-ce pas ?, murmura Clawdia en posant sa main aux longs ongles de guitariste sur la mienne.


Clawdia poursuit :

Je passe les détails. Tout lire serait trop long. Mais les réactions des uns et des autres aux déclarations stupéfiantes de François Fournier sont intéressantes : son épouse Sylvia et le Prince, très civils, s’empressent autour du maître de Porquerolles, le pressant de boire de l’eau, de rester allongé dans la pénombre, de se reposer, comme s’il était victime d’une insolation ou qu’il délirait sous l’effet de l’alcool. Charcot, complètement décontenancé et incapable de ne pas montrer qu’il ne croit pas un mot de ce qui a été dit, quitte précipitamment le dîner, expliquant qu’il est attendu au Fort Sainte-Agathe car Étienne, le ministre de la Guerre, entre deux déclarations tonitruantes sur le pantalon rouge, l’a chargé d’une mission confidentielle sur l’évaluation du maintien en service de la batterie des Mèdes. Sarah Bernhardt est étrangement sereine, comme si son surnom de Circé la préparait aux nouvelles et aux événements les plus étranges. Mais c’est surtout Charles Richet dont l’attitude surprend le plus le prince Albert : Charles Richet est très calme, très serein, très professionnel, prenant le pouls du malade, écoutant sa respiration, et en même temps l’interrogeant et voulant en savoir plus : comment était-il, ce mammouth ? Quelle était la couleur de ses poils ? Était-ce le soir ou le matin ? Quelle était sa position par rapport au soleil et quelle était la distance angulaire entre lui, le mammouth et Fournier ?

– Amusant, n’est-ce pas, observe Clawdia. On croirait le Père Sogol calculant la meilleure heure et la meilleure position pour emmener les passagers de l’Impossible vers le Mont Analogue.

– C’est incroyable… Et ensuite ?

– Ne soyez pas trop pressé, mon ami, me répond Clawdia. Et machinalement,  elle trace les mots « Prendre le temps » sur une feuille de papier devant elle et y dessine un escargot.

– Ensuite, reprend-elle, il y a deux choses intéressantes : la première est que François Fournier, reprenant peu à peu ses esprits, explique au Prince qu’il a pu prendre une photographie, grâce à un appareil emprunté à leur ami commun, Albert Kahn, à qui il avait rendu visite dans sa belle villa Zamir. Qu’il a pris une photographie… mais qu’il ne sait pas, absolument pas où elle est.

La seconde est que, ayant terminé son interrogatoire, Charles Richet a murmuré :   » J’en étais sûr ! ». Les autres l’ont évidemment pressé de questions et il a expliqué que quelques années auparavant, Eusapia Palladino, qui se trouvait, sur son invitation, sur l’île du Grand Rigaud, avait énoncé plusieurs prophéties à propos de Porquerolles, plus extraordinaires les unes que les autres : qu’il serait un jour interdit d’y chasser ; que le Fort de la Repentance serait désarmé et deviendrait un monastère peuplé de moines et de nonnes vêtues de noir ; que des monstres oubliés venus d’un lointain passé « oncques y surgiraient comme vestiges et annonces d’un temps qui se retourne dans la boucle née du cataclysme ».


Depuis un moment, je suis perplexe et donc moins attentif. Clawdia le remarque et m’interpelle :

– Eh bien, Monsieur l’enquêteur, vous êtes perturbé, ce me semble. Serait-ce qu’un doute vous traverse ? Je pense que oui : vous vous souvenez que la photo de mammouth trouvée aux Archives était une photo papier Noir et Blanc, une sorte de calotype ou, plus probablement, de tirage sur papier au gélatino-chlorure ; et on vient vous parler d’Albert Kahn qui ne faisait que des autochromes couleur sur plaque de verre. Il y a quelque chose qui ne colle pas. Moi aussi, ça m’a chiffonnée ; mais j’ai fini par comprendre. Et comme je me sens quelques atomes crochus (drôle d’expression, n’est-ce pas ?) avec vous, je vous dirai ce qu’il en est si vous me promettez que jamais, Ô grand jamais vous ne dévoilerez ce que je vais vous dire.

J’ai promis, évidemment. Comment aurais-je pu faire autrement ? Et donc je sais. Mais crois-tu, lecteur, que je vais manquer à ma parole ? Que nenni. Et donc, tu ne sauras pas.

Mais revenons à nos mammouths.

Le commandant Charcot s’est éclipsé (ce qui ne dit rien du 13 août 1913 où se déroule la scène mais sied bien à ce 12 août 2026 où je la raconte) pour faire ses inspections, Sylvia est aux petits soins de son mari (un mari qui a plus du double de son âge, il doit en avoir, du charme, observe perfidement mon interlocutrice) ; ne restent plus dans la pièce que le Prince, Sarah et Richet. Et alors, dans le silence troublé seulement par le cricri des grillons, le hululement des petits ducs et le grondement des vagues qui, au loin, se brisent contre les rochers de la Galère et du Gros Sarranier, Richet raconte.

– C’était en 1906 ou en 1908, je ne sais plus, au mois d’août, comme maintenant. Vous étiez là, Altesse, ainsi que vous, Chère Circé, et il y avait également, si je me souviens bien, Bergson et les Curie, tous ces adorateurs de la raison qui ne perdent pas une occasion de faire tourner les tables ! Eusapia nous a dit des choses terribles. Elle nous a parlé d’un août prochain d’où naîtrait un conflit immense, d’un août où ce seraient des hommes, des hommes par millions qui seraient fauchés dans la moisson, des hommes et non des blés, des hommes entassés dans la boue. Et puis elle a parlé de Porquerolles. Elle a dit ce que je vous ai dit, parlant de cataclysme, et il m’a semblé que c’était un autre chaos, venu peut-être d’un autre temps.

Tout cela était confus, comme le sont souvent les paroles des Pythies et des oracles. Mais vous savez que je suis méticuleux. Les semaines, les mois, les années suivantes, j’ai cherché à pénétrer le sens de ses propos. Et je crois ; je crois avoir trouvé. 

Avez-vous déjà observé les contours des rivages nord de la Méditerranée occidentale ? Eh bien si vous le faites, si vous le faites avec un œil de géophysicien, vous distinguerez nettement, dans les golfes du Lion et de Gènes, l’amorce de deux ovales, deux ovales qui divergent et se croisent précisément ici, à Porquerolles. Eh bien je vous dis que ces deux ovales sont les traces de deux météorites géantes, issues probablement de l’explosion d’un même corps céleste qui, chues ici en des temps immémoriaux, ont déclenché l’immense, l’incroyable cataclysme vu par Eusapia Palladino.


A cette description des deux météorites géantes s’abîmant à l’ouest et à l’est de ce qui allait devenir Porquerolles, Clawdia Borgia referma le livre de bord de L’Hirondelle II, et partit d’un long rire dont les éclats firent s’enfoncer un peu plus, je le sentis distinctement, l’hôtel de Magny dans le sol caverneux du Jardin des Plantes.

Elle reprit son sérieux, leva les yeux vers moi et me demanda, d’un air songeur et sans autre préambule : « Vous est-il déjà arrivé, à vous aussi, de vous sentir immédiatement très bien avec des gens que vous connaissez à peine ? » Et alors que j’allais bafouiller une réponse, elle posa son index droit sur mon nez, dans un geste aussi inhabituel qu’inattendu, et continua, tant pour elle que pour moi. – « C’est fou la vie ; mais il faut y aller, il faut que nous y allions ; nous partons demain ».

C’était le 12, jour de l’éclipse. Nous sommes partis de Paris le 13 au matin, sommes arrivés à Porquerolles le 13 après-midi ; et nous voici le 14, prêts à entendre, 113 ans exactement après les faits, ce qui se raconta, dans la nuit du 13 au 14 août 1913, entre les murs épais de la ferme Notre-Dame.

Richet s’est tu, et personne ne lui répond.

Un silence un peu gêné s’est installé. Il est rompu par Sarah Bernhardt qui applaudit et lance des « Bravo »  comme on saluerait le tour particulièrement réussi d’un prestidigitateur. Puis le prince Albert prend la parole :

– Vous savez, Richet, à quel point j’admire vos travaux et vos connaissances dans les domaines médicaux et psychologiques, dit-il. Mais êtes-vous sûr de maîtriser assez la géomorphologie, la géologie et la mécanique des corps célestes pour pouvoir asséner une théorie aussi… étrange, voire hétérodoxe ? Car je puis vous assurer que, dans aucun des congrès d’océanographie auquel j’ai pu assister, je n’ai entendu ne serait-ce qu’évoquer l’hypothèse de golfes du Lion et de Gènes qui seraient les restes de deux cratères météoritiques…

– Ah mais par exemple !, rétorque Charles Richet, me prendriez vous pour un olibrius, une sorte de savant Cosinus tel que brossé par Christophe, qui les connaît bien car il travaille à la faculté ? Non, non et non ! Mais c’est justement parce que je ne sais rien de la géomorphologie, que j’en suis même, vous avez raison, totalement ignorant, que je puis penser et réfléchir sans être enfermé dans ses dogmes. C’est parce que je n’y connais rien que je puis en parler avec pertinence ! Croyez-vous que la science aurait progressé s’il avait toujours fallu se ranger à l’autorité des sachants, des scribes, de l’Église ou de l’Université ? Nous en serions toujours (excusez moi, Chère Circé) aux sorcières et aux esprits. Non : rien ne vaut l’ignorance pour avancer vraiment dans une discipline.

C’est donc sans préjugés et sans œillères que j’ai tracé ma route. Rejetant tous les prétendus savoirs, qui ne sont souvent que fausses croyances, j’ai ouvert grand mes paupières, ai humé l’air et ai marché. Je me suis promené sur les chemins et les sentiers, ai regardé, touché, senti. Et maintenant je sais. Et demain, je vous en montrerai les preuves.

Il a raison, observa énigmatiquement Clawdia : les vestiges sont partout où l’on se trouve…


Le 14 août 1913 à 7 heures, deux calèches partent de la ferme Notre-Dame. Elles emportent, dans l’une, François-Joseph Fournier, sa jeune épouse Sylvia et leur fille Monita, qui vient d’avoir trois mois ; et dans l’autre le prince Albert de Monaco, sa douce amie Sarah Bernhardt, Jean-Baptiste Charcot, revenu de son inspection des forts de Porquerolles, et Charles Richet, qui guide tout ce petit monde.

113 ans et un jour plus tard, Clawdia et moi les suivons pas à pas (enfin, façon de parler, nous sommes à vélo), grâce au carnet de bord de L’Hirondelle II, où tout cela a été consigné par le prince, et dont Clawdia a, de sa jolie écriture, fait une copie.

La première halte est au sommet de la Repentance, qui ferme la plaine de Notre-Dame à l’ouest. La route qui conduit au fort (qui sera désarmé annonce confidentiellement Charcot), a été creusée dans la roche et Richet montre les couches sédimentaires qui sont plissées, repliées, brisées les unes sur les autres d’une extraordinaire façon. Il explique que ces formes bouleversées sont caractéristiques des cratères d’impact.

113 ans plus tard, les plissements sont toujours là et le fort, désarmé, est devenu monastère orthodoxe. Sur le chemin, Clawdia et moi croisons des nonnes au visage cerclé d’une capuche noire que surmonte une sorte d’assiette. On croirait les Bene Gesserit de Dune.

Nouvel arrêt dans une petite crique à l’est de l’Oustaou : à nouveau des pliures extraordinaires de phyllades enchevêtrées, entre lesquelles brillent parfois des filons de quartz. Et à nouveau Richet de déclarer que ces « cônes de percussion », comme il les appelle d’un ton docte, sont preuves irréfutables d’un choc gigantesque.

Remontant de la crique, nous passons à côté d’un buisson de myrte. En cachette (nous sommes dans un Parc national) j’en coupe quelques branches pour pouvoir tresser plus tard une couronne. Clawdia, complice, abrite mon larcin de son corps, tout en s’étonnant que le myrte, qui est actuellement en fleur au Jardin des Plantes, le soit aussi à Porquerolles.

Il commence à faire chaud ; Monita a faim et doit être nourrie. Sylvia demande que l’on s’arrête dans les bois longeant le champ d’oliviers et que l’on dresse le pique-nique à l’ombre des grands pins. Les employés du domaine s’exécutent ; Sylvia donne le sein à sa fille, que Richet, un peu par politesse, déclare charmante (« Elle fera le bonheur de son mari ! » va-t-il jusqu’à dire) puis, celle-ci s’étant endormie, elle rejoint les autres : déjeuner champêtre puis repos dans la torpeur du début d’après-midi. Clawdia et moi passons chez mon amie la boulangère et chez Cathy et nous confectionnons des sandwiches que nous mangeons sous un olivier

A 15h30, la compagnie remonte dans les calèches et prend le chemin du Langoustier. Arrivé à l’isthme, Richet lève la main, fait descendre tout le monde sur la plage noire (en habits du dimanche, ombrelles, robes et uniforme de cérémonie), montre une falaise effondrée et déclare, cérémonieusement : « C’est ici, mes amis, c’est ici que la preuve se trouve ! ».


À quelque distance dans l’espace et 113 ans dans le temps, Clawdia et moi observons les visiteurs massés en août 1913 devant une petite falaise effondrée, sans doute moins effondrée alors qu’aujourd’hui, mais qui dévoile déjà ses entrailles de soufre.

Regardez, mes amis, déclare Richet, regardez le sol broyé, concassé, tourmenté par la foudre et le feu, regardez cette terre fondue !

Fournier sort enfin de l’apathie dans laquelle il était plongé depuis sa crise, et il s’adresse avec une sorte de tristesse au médecin : Je suis désolé, Richet, mais ce n’est pas du tout le feu du ciel… Vous savez bien, on a dû vous le dire maintes et maintes fois… il y a eu ici, pendant des dizaines d’années, une usine de soude, pour le savon… Ce sont ses scories que vous nous montrez : des scories, de simples déchets d’une activité bien humaine… rien de céleste ou de cataclysmique là-dedans…

Richet attendait cette remarque car il ne se montre pas du tout abattu et affiche un sourire : Cessez, je vous prie tous, de me prendre pour un idiot ! Évidemment que je sais pour l’usine de soude ! Mais, vous tous qui croyez si bien savoir, savez vous pourquoi la fabrication de la soude produirait des nodules métalliques ? Et il montre, disséminés dans le sable et les galets de pierre, des galets particuliers à l’éclat métallique et qu’attire l’aimant.

On vous raconte depuis des années que la plage noire est fille de l’usine de soude. Et vous avez cru cela sans chercher plus loin.  Mais quel rapport y a-t-il, je vous le demande, entre la fabrication du savon et ces nodules de métal presque pur ? Vous ne le savez pas, n’est-ce pas ? Vous donnez votre langue au chat ? Eh bien je vais vous le dire : il n’y en a pas ; il n’y a aucune raison d’en avoir ! La plage noire était noire et métallique bien avant qu’une usine de soude ne s’y installe et n’y déverse ses saletés !

Il a le sens du théâtre, notre bonhomme, me lance, en ajustant son chapeau, Clawdia, qui n’aime pas Richet mais est décidément sensible à sa façon de ruer dans les brancards des idées toutes faites. Elle prend dans ma main deux galets métalliques que j’avais ramassés et en examine les reflets au soleil : c’est vrai que c’est curieux, susurre-t-elle.

Richet continue : Bien avant la soude, quelque chose de gigantesque s’est passé ici, qui a tout ravagé, précipité le fer contenu dans l’hématite et la limonite, coulé en ces sortes de lingots que la mer a roulés en galets les dépôts métalliques qu’abritaient les couches de phyllades. Quelque chose s’est passé qui a dû être un enfer pire que la destruction de Sodome et Gomorrhe ! Ici, la terre a fondu !

C’est pourtant un bien bel endroit, observe Sylvia, pour détendre l’atmosphère ; j’y mettrais bien un hôtel.

Clawdia, elle, est songeuse. Et comme souvent quand elle est songeuse, elle chantonne, en me regardant d’un drôle d’air, la chanson qu’elle est en train de composer et qu’elle doit avoir finie à la rentrée pour son groupe :

J’suis un cœur en jachère,
Mon Cher.
J’suis un cœur en jachère,
Peuchère.


Sarah Bernhardt s’était jusqu’à présent montrée très disciplinée, très discrète, suivant le groupe sans rien dire, ce qui n’était guère dans ses habitudes, mais les dernières explications de Richet paraissent l’exaspérer :

Dites donc, Charles, je ne comprends pas bien où vous voulez en venir. Admettons, puisque vous le dites, et même si Albert paraît en douter ; admettons qu’une catastrophe cosmique se soit effectivement produite ici et que ces roches et ces cailloux noirâtres en soient la preuve irréfutable. Soit, mais alors ? En quoi cela explique-t-il le mammouth croisé le printemps dernier par notre ami ? Car les mammouths ne sont pas de pierre, que je sache…

Vous avez raison, Chère Circé, vous avez tout à fait raison, répond Charles Richet. Je ne vois pas, moi non plus, de rapport direct entre ces galets et l’apparition d’un mammouth au Brégançonnet… sauf que la prophétie d’Eusapia semble lier les deux faits et que ces cailloux noirâtres enferment en eux la puissance du magnétisme, ce fluide qui déchaîne les aurores boréales, fait tourner les tables et parfois revenir les morts… Si cette force invisible est capable de ces miracles, pourquoi ne plierait-elle pas le temps comme les météorites tombées ici ont plié les roches ?

– Ah ! Cette Sarah Bernhardt, elle n’a pas sa langue dans sa poche, me dit Clawdia. Je suis fan. Quand je serai grande, j’aimerais bien lui ressembler, ajoute-t-elle en me lançant un clin d’œil.

Mais voici que Charcot intervient : Je n’ai jamais caché – pardonnez moi, Fournier – mes doutes sur cette histoire de mammouth, mais puisque vous parlez de magnétisme, je dois, sous le sceau du secret, vous dire quelque chose : l’abandon du fort de la Repentance n’est pas seulement dû, comme le ministère le déclarera, aux progrès de l’artillerie ; il vient aussi d’un défaut qu’on ne s’explique pas mais qu’on constate depuis toujours : les obus qui sont tirés du fort de la Repentance dévient ; ils dévient systématiquement en dehors de leur trajectoire, comme s’ils étaient attirés, ou repoussés, par quelque chose, ce qui rend la place inutilisable pour les besoins de la Défense. Et ce qui est plus étonnant encore, c’est que, quels que soient les réglages utilisés, tous les obus finissent par prendre la même direction, avant de s’abîmer heureusement en mer, et que cette direction, c’est… ; c’est et c’est totalement incompréhensible ; c’est le cinquième arrondissement de Paris !

Alors là !, s’exclame Clawdia, réveillant les clients somnolents du Mas (que Sylvia Fournier finira par créer 21 ans après les faits), alors là, c’est du grand Bernardo ! Et elle me fait une révérence comme si j’étais responsable de ce coup de théâtre et de déclarations faites il y a 113 ans et notées par le prince Albert de Monaco !

Sa pose est tellement drôle que je sors mon smartphone pour la photographier mais elle cache immédiatement son visage derrière son chapeau : pas de ça, jeune homme ; le seul photographe, ici, c’est moi !


Les propos de Charcot laissent ses interlocuteurs médusés. Aussi est-ce comme abasourdis qu’ils rejoignent leurs calèches qui, ce 14 août 1913, les ramènent à la Ferme pour le dîner.

113 ans et un jour plus tard, le 15 août 2026, Clawdia et moi quittons également le Langoustier et reprenons nos vélos pour aller voir l’exposition Sea, Pop & Sun à la fondation Carmignac. Après avoir bataillé contre un chemin de retour qui se dégrade d’année en année (Ah ! l’entropie !), nous longeons la plage d’Argent ; croisons devant l’église les prêtres et la sœur italienne venus célébrer la messe de l’Assomption, cette élévation vers le ciel ; arrivons enfin à la Fondation, couverts de poussière.

Dans l’allée qui conduit au bâtiment, gardée par des statues de poissons et de requins armés d’instruments de musique, Clawdia me détaille les différents types de guitares (« Celle-ci, c’est une Finder… enfin je veux dire une Fender ; c’est intéressant, comme lapsus ») ; je lui montre ensuite le mammouth de Barceló ; puis nous nous déchaussons et nous engouffrons dans les escaliers descendant vers l’expo.

D’année en année, c’est toujours un peu la même chose qu’on voit à la Fondation, mais comme dans les variations autour d’un thème musical, on y trouve le plaisir dansant de la reconnaissance et de la nouveauté. Je suis tout de même frappé, en voyant la série des Sunset d’Andy Warhol qui ouvre le parcours, par le fait que ces boules de feu, ces presque disques, plutôt, ressemblent plus à des explosions, des amorces de champignon atomique, au cataclysme météoritique dépeint par Richet, qu’à des couchers de soleil. Et je suis également ému de la diffusion, dans une salle, de la chanson In the year 2525, qui comme un pendule, parle du futur mais ramène paradoxalement ses auditeurs près de soixante ans en arrière.

En sortant, nous passons par la librairie, et Clawdia découvre, sur le mur du fond, parmi des livres d’art et de photographie Le mont Analogue, de René Daumal, dans l’édition illustrée réalisée par Patti Smith. Elle s’étonne mais je lui explique, plastronnant un peu, que c’est moi-même qui, l’année dernière, ai convaincu Charles Carmignac (guitariste comme elle, précisé-je pour fayoter) d’organiser une exposition sur le thème des Îles analogues et d’en confier la direction à Patti Smith. C’est probablement pour cela que le livre se trouve ici.

Tout de même, observe Clawdia, visiblement sceptique sur ma capacité à orienter effectivement les choix artistiques de la Fondation, après le myrte qui fleurit au même moment à l’Oustaou et au Jardin alpin, et les obus du Fort de la Repentance qui se dirigent spontanément vers l’I.P.H. et la Salpêtrière, ça fait beaucoup de coïncidences, beaucoup de liens incompréhensibles entre Porquerolles et le Cinquième arrondissement de Paris ! Moi je pense qu’il y a anguille sous roche, un de ces trous de ver qu’évoquent les livres de science-fiction.

Et tandis que nous reprenons le bateau vers le continent, elle me lance, souriante, faisant sa Chauchat : à propos de trou de ver, as-tu lu l’Aleph, de mon cousin Borges ?


La lectrice, le lecteur penseront peut-être qu’en entendant Clawdia parler de son cousin Borges, j’ai sursauté : « Quoi ?, Borges, le grand Borges ? », mais je dois à la vérité d’avouer que si j’ai sursauté, ce fut d’entendre Clawdia, la Clawdia directrice de l’I.P.H, porteuse de chapeaux et rockeuse vêtue de noir en ses concerts ; ce fut, dis-je, d’entendre ce cœur en jachère me tutoyer.

Mais, évidemment, je ne laissai rien voir de mon émotion : Tu crois, répondis-je gaillardement, reprenant le tutoiement dont elle avait usé avec moi, tu crois que Porquerolles est un aleph ? Et j’enchaînai : que dit la suite du journal ?

Revenant du Langoustier, le 14 août 1913, me répond Clawdia, la petite équipe fait une pause chez le docteur Cunéo, un collègue de Richet, qui a fait construire, quelques années auparavant, une petite villa non loin du port, la villa Jacqueline.

Cunéo, qui se prénomme Bernard, précise Clawdia en souriant, est chirurgien. Le prince Albert note que, pendant la demi-heure qui permet à Sylvia de nourrir Monita, il les entretient de maux et d’opérations plus terribles les unes que les autres, détaillant les choses et poussant la vanité jusqu’à signaler que son nom a été donné à un organe minuscule, la « fossette de Cunéo« . Albert note que cet intitulé déclenche l’hilarité de Sarah Bernhardt, ce qui froisse visiblement le chirurgien. Cuneo explique que cette fossette, qui est totalement interne, est le contrecoup d’un choc extérieur reçu par le corps, choc dont le traumatisme, par des voies encore inconnues, se transmet au cœur de l’organisme. Vous dites qu’un choc extérieur peut avoir un impact interne ? l’interrompt Richet. Oui, mon Cher confrère, et parfois même de l’autre côté du corps, répond Cunéo, ravi qu’une telle sommité marque de l’intérêt pour sa découverte.

Monita s’étant endormie, nous prenons congé, explique le Prince, qui note que Sylvia, en remerciant leur hôte, lui lance, comme une boutade : « Vous avez une bien belle maison, docteur. Si un jour vous voulez la vendre, faites le moi savoir. ».

Arrivés à la ferme, nous dînons, poursuit Clawdia qui continue à lire, 113 ans et un jour plus tard, le journal de bord de L’Hirondelle II ; et durant le repas Richet explique : Ce Cunéo est un peu rasoir mais il m’a donné une idée : Imaginons que, comme il nous l’a expliqué pour les chocs corporels, le choc météoritique reçu par Porquerolles se soit transmis à l’intérieur de la terre… « Alors il se passerait probablement quelque chose du côté de la Nouvelle-Zélande ! », commence à persifler Charcot. Oui, reprend Richet un peu sèchement, vous auriez raison si le globe était un corps humain mais notre globe n’est pas un corps humain. Il est donc concevable que les traumatismes, au lieu de se transmettre aux antipodes, rebondissent sur le noyau et rejaillissent vers la surface…

Charcot a perdu sa superbe ; il prend sa règle à calcul qu’il manipule fiévreusement, murmurant pour lui-même : avec un angle d’incidence de 82°, un azimut à 13 et une déclinaison de 2, on aboutit à… On aboutit à… On aboutit au sud de la Seine.. et plus précisément… Oh ! Mon Dieu ! On aboutit à la montagne Sainte-Geneviève !. La montagne Sainte-Geneviève est le contrecoup du choc de Porquerolles !


Le soir du 15 août 2026, il y a onze jours maintenant, la navette de Porquerolles est arrivée à la Tour fondue ; nous avons bondi du bateau, avons attrapé le bus 67, et parvenus à la gare, nous avons couru jusqu’au train, le dernier pour Paris ce jour-là.

Une fois assis, Clawdia me demande ce que je pense de tout cela.

Je pense qu’avec tous ces rebondissements, on pourrait être dans un feuilleton dont l’auteur inventerait la suite au fur et à mesure, sans savoir lui-même où il va, répondé-je. Et puis la question de Sarah Bernhardt demeure : c’est bien joli, tout ça, mais quel rapport avec le mammouth aperçu par François-Joseph Fournier ?

Dans le journal de bord de L’Hirondelle II, me dit Clawdia en guise de réponse, le Prince raconte que les propos de Richet, appuyés par ceux de Charcot, ont été accueillis avec incrédulité ; mais aussi que lui-même, pourtant d’un naturel sceptique, a été « ébranlé » – c’est ainsi qu’il le dit. Il explique en effet à ses amis que, lors de la construction du bâtiment de l’I.P.H., on a trouvé dans le sol des restes de poissons. De poissons méditerranéens. Pas des fossiles ou des concrétions : des restes récents de mérous, de murènes, de saupes, de sars. On a évidemment d’abord cru à un canular du directeur de l‘Institut océanographique de la rue Saint-Jacques, qui s’était toujours montré un peu jaloux de la création de l’I.P.H., mais il est apparu que non. Chaque jour, tandis qu’on creusait dans ce terrain qui avait été occupé par le Marché aux chevaux, on trouvait de nouveaux restes de poissons. Pontremoli, l’architecte (qui n’est pas n’importe qui : il a bâti la villa Kérylos !), a fini par en prendre son parti, m’explique Clawdia, et c’est pourquoi il a revêtu le fossé qui entoure l’I.P.H. de carreaux de céramique pareils à ceux qu’on utilise dans le métro et les piscines. C’est une sorte de joint d’étanchéité, de barrière entre le sol poissonneux et le bâtiment.

C’est très étrange, je te le concède. Mais quel rapport avec le Mammouth ?

Je ne sais pas le rapport exact, me répond Clawdia. Mais cette histoire de l’I.P.H. montre qu’il y a des choses qui voyagent de Porquerolles à ce coin de Paris. Ca n’est pas exactement un aleph mais c’est visiblement un passage. Et peut-être que d’autres choses voyagent dans l’autre sens, ce qui expliquerait qu’on retrouve à Porquerolles des créatures qui ne se trouvent ordinairement qu’au Muséum…

Elle se tait, me laissant prendre la mesure de ses paroles, et tandis que le soleil se couche derrière les fenêtres du train, elle se cale dans son fauteuil et se met à déclamer, en me regardant :

Mes yeux sont-ils moins purs que ceux d’une mortelle ?
Mes désirs moins ardents, mon corps moins parfumé ?
Les Dieux m’ont accordé la jeunesse éternelle
Mais pour en faire hommage au Maître bien aimé.

Emu, je cherche sa main, mais elle me dit : « Oh ! Doucement Pépito ! Je ne fais que citer Sarah dans le rôle de Circé écrit par Richet ! Tu as pris ça pour une déclaration ? Mais non : prendre le temps, n’oublie pas. »

Et elle rit en me faisant un grand sourire.


Notre train est arrivé gare de Lyon à 23h56. Chacun est rentré chez soi et nous nous sommes donné rendez-vous le surlendemain, 17 août, à 8 heures, devant l’entrée de l’I.P.H., rue Panhard.

Le 16, je suis allé à Boulogne, au Musée Albert Kahn, pour vérifier s’il n’y avait pas trace, dans les autochromes répertoriés par les Archives de la planète, de mammouth. J’ai trouvé quelque chose, mais il s’agissait seulement d’un buste d’homo mousteriensis (« époque glaciaire,  âge du mammouth » disait le carton) photographié au Museum de Monaco. Et rien sur Porquerolles.

Le 17 août, je suis à 8 heures devant le porche de l’I.P.H., frappé du blason monégasque. Clawdia arrive après un quart d’heure, m’expliquant, contre toute vraisemblance, qu’elle s’est trompée de sortie de métro ; et au lieu d’entrer dans le bâtiment, elle me prend par le bras et m’entraîne rue des Wallons.

Tu crois tout savoir, Bernardo, me dit-elle ; mais tu n’es pas aussi malin que tu crois et tu ne sais pas tout. Or moi je sais. Savais-tu, par exemple, que, compte tenu de leur proximité historique, géographique et idéologique, il est de tradition que les cadres de l’I.P.H, soient reçus en la loge Le droit humain, qui a son siège tout à côté ? ; que j’y ai donc été initiée ; et que notre amie Sarah Bernhardt avait été, en grand secret,  également initiée en cette loge féministe ? Non, tu ne le savais pas. Eh bien sache le. Et sache aussi, mon cher, qu’alors que le journal de bord de L’Hirondelle II se tait, à partir du 15 août 1913, sur les conversations porquerollaises, Sarah relate la suite des événements dans ses carnets, carnets qu’elle a légués à la Loge, et que j’ai découverts hier tandis que Monsieur tentait de recroiser, chez Albert Kahn, les informations confidentielles que je lui ai données ! Je t’aime bien mais tu as du mal à sortir de ta culture patriarcale ! Enfin ! Avançons.

Et passant, nous aussi, ordo ab chao, nous pénétrons dans les locaux de la rue Jules Breton.

Clawdia me guide vers la bibliothèque, me fait asseoir et ouvre un élégant petit carnet de cuir rouge : Porquerolles, 15 août : Richet a été fasciné par les révélations de mon Albert sur les poissons de l’I.P.H qui lui semblent confirmer sa théorie. Peut-être sont-ce certains ordonnancements des planètes qui créent un flux magnétique particulier, peut-être est-ce une sorte de grande marée, peut-être une ondulation de la matière et du temps, mais quelque chose se passe et parfois passe entre Porquerolles et Paris. Et Fournier, tout agité, de s’exclamer alors : Mes amis, je n’y croyais pas moi-même, mais au point où nous en sommes… le 12 mars, le jour du mammouth, j’ai également vu, cru voir à tout le moins, dans la plaine de la Courtade, une sorte de gigantesque lézard, un lézard aux dents immenses et au regard terrible qui regardait vers l’Oustaou. Je l’ai vu, et puis il s’est brusquement évanoui. Et il a ajouté : Ce qui est bizarre, c’est que nos regards se sont croisés ; il m’a vu mais il a semblé ne pas me voir, comme s’il était là sans y être vraiment.


Ô Lectrice, Ô lecteur, as-tu déjà suivi les cheminements de l’esprit, les circonvolutions de la pensée qui trace sa route ? Eh bien contemple, car c’est chose merveilleuse !

J’avais été un peu vexé par la réflexion aigre-douce de Clawdia sur mes recherches au Musée Albert Kahn. J’y repensais donc, avec un certain dépit, tandis que nous sortions de la loge Le droit humain où nous avions lu les carnets de Sarah Bernhardt.

Tandis que nous repassions devant l’I.P.H. je regardais les bas-reliefs de Constant Roux, remarquant qu’ils étaient assez proches, dans leur façon, du buste de l’homme de Moustiers vu dans les collections Albert Kahn. Ce buste, pourtant, daté de 1921, n’était pas l’oeuvre de Roux mais celui d’Yvonne Parvillée, une sculptrice étrangement spécialisée dans deux créneaux très particuliers (et différents) : l’art religieux et les représentations paléontologiques

Le Muséum de Toulouse accueillant plusieurs de ses oeuvres, je m’étais promené sur son site, avais cherché des représentations de mammouth et en avais trouvé, dont une remarquable maquette de Philippe Lacomme intitulée Les animaux disparus : le mammouth.

J’y songeais quand, soudainement, boulevard Saint-Marcel, une question jaillit dans mon esprit comme le scorpion furieux sur la patte du dromadaire allant l’amble sur les vagues du désert (car moi aussi je taquine la muse) : mais comment savaient-ils donc, ces hommes des années 1910 qui ne connaissaient des mammouths que leur squelette ; comment savaient-ils donc que les mammouths avaient de longs poils, eux qui, pour modèles, n’avaient que des éléphants tristement glabres et imberbes (et des dépouilles venues d’une Sibérie où le froid est si vif que le poil pourrait y pousser après la mort) ? Comment le savaient-ils, si ce n’est parce qu’ils disposaient, en l’autochrome réalisé en mars 1913 par François-Joseph Fournier, d’une preuve irréfutable ?

De cette lumineuse intuition, trois faits désormais tellement indéniables qu’ils en devenaient avérés découlaient :

  • Puisque c’est depuis l’autochrome réalisé ce jour là par François-Joseph Fournier que l’on sait de façon sûre que les mammouths ont de longs poils, il y avait bien un mammouth à Porquerolles le 12 mars 1913 ; comment aurait-il pu, sinon, être photographié ?
  • L’autochrome n’étant pas reproductible, il faut bien, pour que le monde scientifique en ait eu connaissance, qu’il ait d’abord été perdu par François-Joseph Fournier ;
  • Et comment le monde scientifique aurait-il mieux pu avoir connaissance de cet autochrome que par sa translation de la ferme de Notre-Dame à la montagne Sainte-Geneviève, par le même passage mystérieux que celui emprunté par les poissons porquerollais de l’IPH et le myrte du Jardin alpin, passage dont l’existence trouvait ainsi une preuve supplémentaire ?

Tandis que nous descendons la rue Poliveau vers l’ancien cours de la Bièvre, je livre ces éléments de réflexion à Clawdia, lui expliquant, avec la modestie qui m’est coutumière, que je n’ai fait qu’appliquer la méthode préconisée par Pierre Sogol dans Le mont Analogue : pour trouver, il ne faut pas chercher.


J’avais mis une grande attention à ne pas laisser transparaître la fierté que suscitait chez moi le caractère imparable de mon raisonnement, mais mon laïus une fois terminé, Clawdia me déclara : tu me fais toujours rire, Bernardo, avec tes prétendues démonstrations ! Es-tu ignorant au point de ne pas connaître le mammouth de Berezovka, découvert en 1900, ramené au Museum de Saint-Petersbourg, et qui a prouvé une fois pour toutes que ces animaux portaient une toison laineuse ? Ta démonstration ne vaut pas tripette. Mais ce n’est pour autant que tu as tort, sur le fond ; et j’ai bien aimé ta remarque  sur l’analogie, et sur la nécessité de ne pas chercher pour trouver. Au demeurant, j’ai, avant même que tu ne la formules, appliquée cette maxime ; appliquée, naturellement, sans chercher spécifiquement à le faire, ce qui aurait anéanti sa vertu et sa magie. Et, cédant à son habitude de livrer ses réponses sous forme de question, la voici qui enchaîne : je t’ai parlé de mon presque cousin Jorge. Mais savais-tu qu’il avait un ami très cher, un autre écrivain nommé Adolfo Bioy Casares ?

Tandis que j’écris ces mots, le soleil se lève sur la Cerdagne, cette sorte de Shangri-La perchée au cœur des Pyrénées catalanes. Mais je n’y étais pas encore quand Clawdia, rue Geoffroy Saint-Hilaire, le 17 août dernier, prétendait m’apprendre qui était cet autre Béarnais d’origine. Je la laissais donc parler.

J’ai beaucoup songé à Bioy Casares en pensant à la remarque de Fournier relatant sa rencontre avec le dinosaure, me dit-elle,  cette remarque distinctement notée par Sarah Bernhardt : « Il m’a vu mais il a semblé ne pas me voir, comme s’il était là sans y être vraiment. » J’ai beaucoup songé à un livre de Bioy Casares intitulé L’invention de Morel, dans laquelle le héros se retrouve sur une île apparemment peuplée de fantômes, de fantômes qu’il voit mais qui ne le voient pas, des fantômes dont il finira par découvrir que ce sont des projections, des sortes d’hologrammes cinématographiques produits par une machine inventée par un certain Morel, des images animées projetées et reprojetées là pour l’éternité. Je me suis demandé si les perturbations magnétiques décrites par Richet n’avaient pas créé une machine de Morel naturelle comme il existe, dit-on, quelque part en Afrique, des réacteurs nucléaires naturels.

Voilà qui expliquerait, continuai-je histoire de montrer que je comprenais où elle voulait en venir ; voilà qui expliquerait cette asymétrie des perceptions, mais aussi aussi, j’imagine, l’importance de l’heure, de la hauteur du soleil, des angles de vue, tous ces détails dont Richet semble avoir étrangement compris l’importance comme s’il avait lu, avant qu’il ne paraisse, le Mont Analogue de notre ami Daumal.

Ayant ainsi prouvé, avec un tact dont je ne suis pas peu fier, que j’avais compris son allusion de la semaine dernière, je poussais mon avantage : suggères-tu que les créatures vues à Porquerolles par François-Joseph Fournier mais aussi par Antonin pourraient être des projections de créatures vivant, ou du moins demeurant au Muséum, par exemple dans la Galerie de Paléontologie puisque celle-ci existait déjà en 1913 ?


Olá, m’arrêta Clawdia, tout doux mon Bernardo ! Avançons ma non troppo, et surtout toi, qui a tendance à croire sur parole tout ce qui sort d’une bouche portant jupon (si j’ose utiliser image aussi hardie !). Car jupon ne vaut pas raison. Au fait, as-tu lu L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau ? Tu devrais, c’est très intéressant.

Je ne comprenais plus rien à ce qu’elle me racontait, Clawdia, à ce feu d’artifice qui partait dans tous les sens et n’avait ni queue, ni tête. Mais elle m’avait appelé, le lecteur m’en est témoin, « son » Bernardo, et, comparé à cela, le reste ne pesait pas bien lourd. Galamment, je fis celui qui n’avait pas entendu et continuai la conversation comme si de rien n’était : non je n’ai pas lu ce livre mais ne manquerai pas de le faire ; et bien sûr, Chère Clawdia, tu as raison : bien des mystères demeurent : les poissons de l’I.P.H., le myrte du Jardin alpin, sans oublier le fait que les animaux vus par Fournier étaient vivants quand ceux de la Galerie de Paléontologie sont plutôt des squelettes !

Sur ce dernier point, répondit Clawdia, il nous faut faire preuve de pragmatisme : certes, un mammouth vivant n’est pas tout à fait la même chose qu’un squelette de mammouth mais c’est finalement un détail, non ? Comme un arrangement particulier dans un grand thème musical, en quelque sorte. J’imagine que l’espèce de machine de Morel à laquelle nous avons affaire modifie un peu l’ordonnancement temporel des choses, et peut-être même se mélange les pinceaux : d’où l’anachronisme du mammouth et du dinosaure, qui n’ont rien à faire ensemble, comme tu l’avais toi-même relevé l’année dernière.

J’étais fasciné (et quelque peu interloqué) par la facilité avec laquelle Clawdia considérait comme négligeables des contradictions qui m’eurent bloqué (et qu’elle m’aurait probablement opposées comme dirimantes si j’avais osé, comme elle, n’en faire aucun cas) mais il fallait effectivement avancer. Va pour des animaux vivants plutôt que des squelettes, lui dis-je donc, mais que fais-tu du myrte, de ce myrte bien réel du Jardin alpin et qui fleurit au même moment que celui de Porquerolles ?

Nous avions, à ce moment là, franchi les grilles du Jardin des Plantes, avions traversé le tunnel obscur aux voies ferrées séparant le carré des plantations du joyau de rocaille, et nous nous étions approchés du buisson aux senteurs de maquis, de ce buisson d’un vert joyeux ou luisaient mille étoiles aux étamines épanouies.

On ne touche pas, m’avertit Clawdia. On regarde, on respire, on admire, on s’émeut, on tombe en pâmoison devant tant de grâce ; mais on ne porte pas la main ! Ah Bernardo !, ajouta-t-elle, tu mets le doigt sur le point le plus délicat, sur le mystère auprès duquel les apparitions de mammouths et de dinosaures ne sont qu’enfantillages. Car, que des apparitions apparaissent, c’est finalement dans la nature des choses et on serait déçu qu’elles ne le fassent pas ; mais qu’une plante franchisse des centaines de kilomètres, voilà qui est vraiment surprenant ! Et terminant comme à son habitude par une pirouette, elle me lança : tu savais que c’était Charles Richet qui avait inventé le terme « ectoplasme » pour désigner les spectres que font apparaître les mediums ?


Nous nous sommes quittés, le 17 août au soir, devant le myrte du Jardin alpin ; le 18 août au matin, nous nous retrouvons devant l’I.P.H, et Clawdia m’entraîne immédiatement rue Jules Breton.

On retourne à la Loge ? demandé-je

« Apprends à faire silence et à écouter, à ne pas parler tout le temps comme un écervelé, un écervelé charmant mais écervelé tout de même », me répond Clawdia, tout à la fois fâchée et souriante, ce dont je ne peux me dépêtrer. Et me désignant un grand immeuble bardé d’antennes qui fait pratiquement face à la loge du Droit humain, elle ajoute : Tu vois ce bâtiment ? Il abrite soi-disant – je veux dire prétendument, bien sûr – les services administratifs de la préfecture de Police. Mais c’est faux. En fait, c’est le siège de la section scientifique de la préfecture de Police, l’héritière des Brigades régionales de police mobile qui ont été créées par Clémenceau, raison pour laquelle on les a surnommées les Brigades du Tigre.

Ah oui, le Tigre, Clémenceau. Clémenceau qui, avant de devenir le premier flic de France, avait été un dreyfusard très convaincu, un de ceux qui avaient permis à Zola de publier son « J’accuse » dans l’Aurore et dont la plaidoirie, au procès, avait été magnifique. Tu m’avais dit que Sarah Bernhardt le connaissait ?

Oui, et Fournier et Richet aussi, puisqu’il était également sénateur du Var. Eh bien lorsqu’il s’est agi de trouver des locaux aux nouvelles brigades, Sarah Bernhardt a convaincu Georges Clémenceau de les installer là, faisant justement valoir qu’il serait intéressant que cette nouvelle police scientifique puisse s’initier auprès des scientifiques de l’I.P.H. aux méthodes de la recherche.

D’accord… et alors ?

Et alors et alors ? De la patience, Bernardo… Je te l’ai déjà dit : tout vient à point qui sait attendre… Et alors les Brigades du Tigre se sont installées ici, sur ce terrain qui avait été celui du marché aux chevaux, et en ce début de XXè siècle qui était celui de toutes les expérimentations, je ne serais pas étonnée qu’elles aient bénéficié, par l’entremise de Charles Richet, de séances de spiritisme qui les aurait aidées à diverses choses, par exemple à découvrir le repère de la Bande à Bonnot

Pardonne moi, Clawdia, mais je ne vois toujours pas le rapport avec le mammouth de Porquerolles…

Oh là là,  mon petit Bernardo, ouvre tes chakras ! Il n’y a pas de rapport direct… Il y a des présomptions, un faisceau d’éléments… Il y a qu’il y a probablement eu, à partir de ce bâtiment qui aujourd’hui émet des ondes hertziennes de je ne sais quelle fréquence ; qu’il y a probablement eu dans les années 1910 un rayonnement d’ondes psychiques et médiumniques, de quoi créer peut-être, à proximité, des phénomènes étranges et irrationnels…

Tu veux dire… tu veux dire que les expériences menées ici, à proximité immédiate de l’I.P.H., auraient, comme un paratonnerre, créé une sorte de récepteur attirant ce qui émanait de la machine de Morel naturelle née à Porquerolles de la chute des météorites ?

Clawdia ne répondit pas mais elle fit sonner un bisou sur le bout de mon nez.


Le bisou de Clawdia, doux et joyeux mais plus amical, voire maternel que je ne l’aurais souhaité, suscitait en moi des sentiments mêlés. Je voulus lui montrer que je n’étais pas tout à fait l’enfant un peu sot pour lequel elle semblait me prendre : c’est sans doute à toi que je le dois, lui dis-je… à ton contact je me bonifie, me clawdifie car des questions me poussent comme des ailes… et justement je me demandais… j’avais compris des propos tenus par Richet et le commandant Charcot que c’était l’effet « fossette de Cunéo », dont le nom avait tellement fait rire Sarah Bernhardt, qui était la cause de l’ouverture de cette sorte de passage entre Porquerolles et le Quartier latin. Et voilà que tu sors de ton joli chapeau une explication nouvelle, quelque chose qui n’a rien à voir…

Clawdia se tourna vers moi. Tu as raison, Bernardo. Mais là comme pour tout (et elle insista sur le « tout »), les choses ne sont pas binaires, elles fonctionnent selon plusieurs niveaux qui se superposent, comme une mélodie jouée par plusieurs instruments plus que comme une machine simple qui dit soit oui, soit non. Il faut du temps pour que les divers instruments se rejoignent, et c’est dans cette attente, cette attente intranquille, qu’est la beauté de la chose… Elle changea de ton : je crois qu’il y a deux phénomènes : d’un côté, il y a les poissons de l’I.P.H., les obus du Fort de la Repentance, le myrte du Jardin alpin, et peut-être l’autochrome de Fournier, qui se déplacent effectivement de Porquerolles à Paris. Et de l’autre, il y a le mammouth du Brégançonnet, peut-être celui vu par Barceló, le T-Rex de l’Oustaou, la jeune fille d’Antonin, qui utilisent le même passage mais dans l’autre sens et seulement comme apparitions. Et c’est probablement sur ces ectoplasmes-là que les ondes médiumniques agissent.

Revenant alors vers le Jardin des Plantes, nous passions devant la Salpêtrière, devant ce grand porche surmonté d’un boulet (ou d’un globe, je n’ai jamais très bien su) et un éclair se fit dans mon esprit : Mais… si Richet était certain de l’existence d’un passage, il a dû essayer d’en avoir une preuve, de photographier les créatures… Il savait comment faire… Non ! C’est une photo d’Albert Londe ?

Clawdia me fit un grand sourire : j’aime bien quand tu te bernardifies, Bernardo. Oui, je crois aussi que la photo retrouvée aux Archives n’est pas de François-Joseph Fournier mais d’Albert Londe ; Albert Londe, le chef du service photographique de la Salpêtrière, engagé par Charcot père, qui avait développé, pour pouvoir capter les manifestations passagères de l’hystérie un appareil ultra rapide, dit chronophotographique, appareil dont Richet avait vite décidé d’employer pour saisir les apparitions furtives d’ectoplasmes.

Et je présume que Londe était souvent invité au Grand Ribaud  pour suivre les séances de spiritisme ?

Oui, et comme il adorait photographier les vagues et les bateaux, il se promenait souvent à Porquerolles. Et le 12 mars 1913, il devait être au Brégançonnet en même temps que Fournier.


Me voici rentré de Cerdagne pour exposer la suite de cette enquête. Et revenu de cet asile shangri-lesque, je me dis que j’ai peut-être manqué un peu de rigueur dans ma relation des faits. Et disant cela, je retombe dans le travers que je prétends vouloir corriger car le vrai est que cette pensée ne m’est pas venue comme ça ; elle m’a été soufflée par une gitane du quartier Saint-Jacques, à Perpignan, où j’ai passé quelques heures, hier, entre l’arrivée du bus 560 et le départ de mon TGV.

C’était rue d’en Calce, ou peut-être Joseph Bertrand, une de ces rues labyrinthiques inondées de soleil et de couleurs mais crades et jonchées d’immondices, et une jeune femme m’avait pris la main, de façon un peu autoritaire, avec ses trois baraques de frères autour d’elle, pour m’en lire les lignes. Mais à peine avait-elle commencé à regarder ma paume qu’elle l’avait lâchée, en se signant, et m’avait seulement dit : « Sois plus sérieux, Maharishi ; sois plus sérieux car tu parles de choses sacrées » . Et faisant le vide autour de moi, elle avait répété, me désignant : « Sanskrit, sanskrit, sanskrit ».

J’ai fait immédiatement le lien avec René Daumal, dont je me souviens toujours qu’aussi farfelu paraisse-t-il, il était très versé dans le sanskrit et les choses de l’hindouisme, au point d’y avoir initié Simone Weil.

Et je vais dire maintenant une chose extraordinaire, une chose qui est au-delà de toute raison et que je ne puis que constater, c’est que cette rencontre du 13 septembre avec une gitane n’a pas seulement modifié ma façon ultérieure de voir les choses mais a aussi, même si c’est impossible, rétroagi sur la suite de la discussion avec Clawdia que j’avais commencé à raconter, discussion qui s’était tenue le 18 août.

Comme soudainement éveillé, aurait dit Gurdjieff, j’explique à Clawdia, qui le sait probablement déjà ; j’explique à Clawdia que si la photo de Londe, que celui-ci avait sans doute donnée à Richet, s’est retrouvée dans les archives Fournier, c’est certainement dû à une erreur de Monita Fournier, la Monita qui avait trois mois en 1913 mais qui, une trentaine d’années plus tard, s’est mariée avec un petit-fils de Charles Richet. Et si cette photo porte la signature de François-Joseph Fournier, Eh bien je ne ne sais pas pourquoi mais c’est un détail, n’est-ce pas ?

Tout cela n’avait aucun sens mais j’ai continué, comme inspiré : il y a une boucle temporelle, ici, une boucle temporelle qui fait apparaître le futur avant le présent… c’est pour ça que Richet a su, pour la lumière, avant même que Daumal ne publie le Mont Analogue… Il le savait sans le savoir, comme le T-Rex de Fournier était là sans être là et comme,.. et comme les choses les plus graves et les plus importantes sont toujours incertaines et indites, parce que libres et désengluées des mots.

À ces paroles, Clawdia approcha sa bouche de mon oreille et me murmura : « J’aime bien t’écouter, Bernardo ».


« J’aime bien t’écouter parler, Bernardo », me dit Clawdia. Et posant sa main aux longs doigts sur la mienne, elle ajouta : « Allons à l’hôtel ».

À l’hôtel, tu crois ?, dis-je (probablement avec un air très niais) ; on peut aussi aller chez moi… »

À l’hôtel de Magny, précisa-t-elle ; c’est de lui que je parle. Et descendant le boulevard de l’Hôpital, nous arrivâmes devant les grilles du Jardin des Plantes, les escaladâmes car elles étaient fermées, avançâmes silencieusement à travers les allées et les parterres, Clawdia ouvrant le chemin et moi la suivant, les yeux fixés sur son panache blanc : la bretelle rouge de son soutien gorge.

Nous passâmes, devant la grande cabane montée pour abriter provisoirement les bureaux du MNHN, puis arrivâmes devant l’hôtel de Magny qui, dans la lueur de nos téléphones, paraissait encore plus lépreux et décrépit qu’avant.

Clawdia ouvrit une porte d’un coup d’épaule, pénétra dans son bureau, prit un trousseau de clés caché dans un des mugs posés sur la cheminée et, ressortant du bâtiment, m’entraîna vers l’escalier en colimaçon qui s’enfonce au pied de l’hôtel de Magny.

Au bas des marches, une lourde porte d’acier affichait, en rouge et noir : « ACCES STRICTEMENT INTERDIT. Toute tentative d’accès ou de détérioration fera l’objet d’une interpellation et d’un déferrement aux forces de l’ordre. Une plainte pénale sera systématiquement déposée auprès du Procureur de la République« . Sous cet avertissement, figurait un couple de squelettes embrassés comme dans une danse des fous. Clawdia introduisit sa clef, la fit jouer ; on sentit des rouages qui tournaient. La porte s’ouvrit sur des ténèbres qu’ourlaient des formes monstrueuses, et je crus percevoir, au loin, le hululement d’un petit duc et la plainte d’une vague venue mourir sur un rivage. Sur le sol, des plants de myrte poussaient, franchissant même la porte et grimpant l’escalier pour rejoindre les massifs du Jardin des Plantes. Et au fond, du côté des formes indistinctes, on entendait, de temps en temps, de grands écroulements, d’immenses éboulements.

Clawdia referma la porte. C’est quelque chose de terrible, Bernardo. Tant d’êtres franchissent ce passage ! Le myrte qui veut s’en échapper pour fleurir à Paris, et toutes les créatures qui, au contraire, veulent s’y engouffrer pour fuir l’enfermement du Muséum et recouvrer la liberté à Porquerolles… Tu sais pourquoi la Galerie de Paléontologie a fermé ? Ça n’est pas pour travaux ; c’est parce que la moitié des squelettes et des animaux empaillés se sont enfuis ! Enfuis par là ! Mais les malheureux n’arrivent pas à Porquerolles. Ou cela arrive, mais très rarement. Le plus souvent ils restent là, dans une dimension singulière de l’espace-temps, un entre-deux ectoplasmique, et c’est sous leur poids, sous leurs milliers et milliers de tonnes que l’hôtel de Magny s’enfonce…

Elle me prit la main. Aide moi, Bernardo, aide-moi à les sauver !

Fin

Rappel : deuxième saison (et le texte complet d’un seul tenant, ainsi que l’enregistrement)

Aldor

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