
La lectrice, le lecteur penseront peut-être qu’en entendant Clawdia parler de son cousin Borges, j’ai sursauté : « Quoi ?, Borges, le grand Borges ? », mais je dois à la vérité d’avouer que si j’ai sursauté, ce fut d’entendre Clawdia, la Clawdia directrice de l’I.P.H, porteuse de chapeaux et rockeuse vêtue de noir en ses concerts ; ce fut, dis-je, d’entendre ce cœur en jachère me tutoyer.
Mais, évidemment, je ne laissai rien voir de mon émotion : Tu crois, répondis-je gaillardement, reprenant le tutoiement dont elle avait usé avec moi, tu crois que Porquerolles est un aleph ? Et j’enchaînai : que dit la suite du journal ?
Revenant du Langoustier, le 14 août 1913, me répond Clawdia, la petite équipe fait une pause chez le docteur Cunéo, un collègue de Richet, qui a fait construire, quelques années auparavant, une petite villa non loin du port, la villa Jacqueline.
Cunéo, qui se prénomme Bernard, précise Clawdia en souriant, est chirurgien. Le prince Albert note que, pendant la demi-heure qui permet à Sylvia de nourrir Monita, il les entretient de maux et d’opérations plus terribles les unes que les autres, détaillant les choses et poussant la vanité jusqu’à signaler que son nom a été donné à un organe minuscule, la « fossette de Cunéo« . Albert note que cet intitulé déclenche l’hilarité de Sarah Bernhardt, ce qui froisse visiblement le chirurgien. Cuneo explique que cette fossette, qui est totalement interne, est le contrecoup d’un choc extérieur reçu par le corps, choc dont le traumatisme, par des voies encore inconnues, se transmet au cœur de l’organisme. Vous dites qu’un choc extérieur peut avoir un impact interne ? l’interrompt Richet. Oui, mon Cher confrère, et parfois même de l’autre côté du corps, répond Cunéo, ravi qu’une telle sommité marque de l’intérêt pour sa découverte.
Monita s’étant endormie, nous prenons congé, explique le Prince, qui note que Sylvia, en remerciant leur hôte, lui lance, comme une boutade : « Vous avez une bien belle maison, docteur. Si un jour vous voulez la vendre, faites le moi savoir. ».
Arrivés à la ferme, nous dînons, poursuit Clawdia qui continue à lire, 113 ans et un jour plus tard, le journal de bord de L’Hirondelle II ; et durant le repas Richet explique : Ce Cunéo est un peu rasoir mais il m’a donné une idée : Imaginons que, comme il nous l’a expliqué pour les chocs corporels, le choc météoritique reçu par Porquerolles se soit transmis à l’intérieur de la terre… « Alors il se passerait probablement quelque chose du côté de la Nouvelle-Zélande ! », commence à persifler Charcot. Oui, reprend Richet un peu sèchement, vous auriez raison si le globe était un corps humain mais notre globe n’est pas un corps humain. Il est donc concevable que les traumatismes, au lieu de se transmettre aux antipodes, rebondissent sur le noyau et rejaillissent vers la surface…
Charcot a perdu sa superbe ; il prend sa règle à calcul qu’il manipule fiévreusement, murmurant pour lui-même : avec un angle d’incidence de 82°, un azimut à 13 et une déclinaison de 2, on aboutit à… On aboutit à… On aboutit au sud de la Seine.. et plus précisément… Oh ! Mon Dieu ! On aboutit à la montagne Sainte-Geneviève !. La montagne Sainte-Geneviève est le contrecoup du choc de Porquerolles !
À suivre..
Toute la troisième saison (épisodes parus)
Derrière ma lecture, Cottonflower, du groupe Moriarty (de Charles Carmignac), avec la magnifique Rosemary Standley