Plage noire, Porquerolles

À quelque distance dans l’espace et 113 ans dans le temps, Clawdia et moi observons les visiteurs massés en août 1913 devant une petite falaise effondrée, sans doute moins effondrée alors qu’aujourd’hui, mais qui dévoile déjà ses entrailles de soufre.

Regardez, mes amis, déclare Richet, regardez le sol broyé, concassé, tourmenté par la foudre et le feu, regardez cette terre fondue !

Fournier sort enfin de l’apathie dans laquelle il était plongé depuis sa crise, et il s’adresse avec une sorte de tristesse au médecin : Je suis désolé, Richet, mais ce n’est pas du tout le feu du ciel… Vous savez bien, on a dû vous le dire maintes et maintes fois… il y a eu ici, pendant des dizaines d’années, une usine de soude, pour le savon… Ce sont ses scories que vous nous montrez : des scories, de simples déchets d’une activité bien humaine… rien de céleste ou de cataclysmique là-dedans…

Richet attendait cette remarque car il ne se montre pas du tout abattu et affiche un sourire : Cessez, je vous prie tous, de me prendre pour un idiot ! Évidemment que je sais pour l’usine de soude ! Mais, vous tous qui croyez si bien savoir, savez vous pourquoi la fabrication de la soude produirait des nodules métalliques ? Et il montre, disséminés dans le sable et les galets de pierre, des galets particuliers à l’éclat métallique et qu’attire l’aimant.

On vous raconte depuis des années que la plage noire est fille de l’usine de soude. Et vous avez cru cela sans chercher plus loin.  Mais quel rapport y a-t-il, je vous le demande, entre la fabrication du savon et ces nodules de métal presque pur ? Vous ne le savez pas, n’est-ce pas ? Vous donnez votre langue au chat ? Eh bien je vais vous le dire : il n’y en a pas ; il n’y a aucune raison d’en avoir ! La plage noire était noire et métallique bien avant qu’une usine de soude ne s’y installe et n’y déverse ses saletés !

Il a le sens du théâtre, notre bonhomme, me lance, en ajustant son chapeau, Clawdia, qui n’aime pas Richet mais est décidément sensible à sa façon de ruer dans les brancards des idées toutes faites. Elle prend dans ma main deux galets métalliques que j’avais ramassés et en examine les reflets au soleil : c’est vrai que c’est curieux, susurre-t-elle.

Richet continue : Bien avant la soude, quelque chose de gigantesque s’est passé ici, qui a tout ravagé, précipité le fer contenu dans l’hématite et la limonite, coulé en ces sortes de lingots que la mer a roulés en galets les dépôts métalliques qu’abritaient les couches de phyllades. Quelque chose s’est passé qui a dû être un enfer pire que la destruction de Sodome et Gomorrhe ! Ici, la terre a fondu !

C’est pourtant un bien bel endroit, observe Sylvia, pour détendre l’atmosphère ; j’y mettrais bien un hôtel.

Clawdia, elle, est songeuse. Et comme souvent quand elle est songeuse, elle chantonne, en me regardant d’un drôle d’air, la chanson qu’elle est en train de composer et qu’elle doit avoir finie à la rentrée pour son groupe :

J’suis un cœur en jachère,
Mon Cher.
J’suis un cœur en jachère,
Peuchère.

À suivre..

Toute la troisième saison (épisodes parus)

Rappel : première saison

Rappel : deuxième saison

Derrière ma lecture, Osez Joséphine, d’Alain Bashung

Aldor

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