
le 12 août 2026
Depuis un moment, je suis perplexe et donc moins attentif. Clawdia le remarque et m’interpelle :
– Eh bien, Monsieur l’enquêteur, vous êtes perturbé, ce me semble. Serait-ce qu’un doute vous traverse ? Je pense que oui : vous vous souvenez que la photo de mammouth trouvée aux Archives était une photo papier Noir et Blanc, une sorte de calotype ou, plus probablement, de tirage sur papier au gélatino-chlorure ; et on vient vous parler d’Albert Kahn qui ne faisait que des autochromes couleur sur plaque de verre. Il y a quelque chose qui ne colle pas. Moi aussi, ça m’a chiffonnée ; mais j’ai fini par comprendre. Et comme je me sens quelques atomes crochus (drôle d’expression, n’est-ce pas ?) avec vous, je vous dirai ce qu’il en est si vous me promettez que jamais, Ô grand jamais vous ne dévoilerez ce que je vais vous dire.
J’ai promis, évidemment. Comment aurais-je pu faire autrement ? Et donc je sais. Mais crois-tu, lecteur, que je vais manquer à ma parole ? Que nenni. Et donc, tu ne saura pas.
Mais revenons à nos mammouths.
Le commandant Charcot s’est éclipsé (ce qui ne dit rien du 13 août 1913 où se déroule la scène mais sied bien à ce 12 août 2026 où je la raconte) pour faire ses inspections, Sylvia est aux petits soins de son mari (un mari qui a plus du double de son âge, il doit en avoir, du charme, observe perfidement mon interlocutrice) ; ne restent plus dans la pièce que le Prince, Sarah et Richet. Et alors, dans le silence troublé seulement par le cricri des grillons, le hululement des petits ducs et le grondement des vagues qui, au loin, se brisent contre les rochers de la Galère et du Gros Sarranier, Richet raconte.
– C’était en 1906 ou en 1908, je ne sais plus, au mois d’août, comme maintenant. Vous étiez là, Altesse, ainsi que vous, Chère Circé, et il y avait également, si je me souviens bien, Bergson et les Curie, tous ces adorateurs de la raison qui ne perdent pas une occasion de faire tourner les tables ! Eusapia nous a dit des choses terribles. Elle nous a parlé d’un août prochain d’où naîtrait un conflit immense, d’un août où ce seraient des hommes, des hommes par millions qui seraient fauchés dans la moisson, des hommes et non des blés, des hommes entassés dans la boue. Et puis elle a parlé de Porquerolles. Elle a dit ce que je vous ai dit, parlant de cataclysme, et il m’a semblé que c’était un autre chaos, venu peut-être d’un autre temps.
Tout cela était confus, comme le sont souvent les paroles des Pythies et des oracles. Mais vous savez que je suis méticuleux. Les semaines, les mois, les années suivantes, j’ai cherché à pénétrer le sens de ses propos. Et je crois ; je crois avoir trouvé.
Avez-vous déjà observé les contours des rivages nord de la Méditerranée occidentale ? Eh bien si vous le faites, si vous le faites avec un œil de géophysicien, vous distinguerez nettement, dans les golfes du Lion et de Gènes, l’amorce de deux ovales, deux ovales qui divergent et se croisent précisément ici, à Porquerolles. Eh bien je vous dis que ces deux ovales sont les traces de deux météorites géantes, issues probablement de l’explosion d’un même corps céleste qui, chues ici en des temps immémoriaux, ont déclenché l’immense, l’incroyable cataclysme vu par Eusapia Palladino.
À suivre…