
(c) B.L.
Me voici rentré de Cerdagne pour exposer la suite de cette enquête. Et revenu de cet asile shangri-lesque, je me dis que j’ai peut-être manqué un peu de rigueur dans ma relation des faits. Et disant cela, je retombe dans le travers que je prétends vouloir corriger car le vrai est que cette pensée ne m’est pas venue comme ça ; elle m’a été soufflée par une gitane du quartier Saint-Jacques, à Perpignan, où j’ai passé quelques heures, hier, entre l’arrivée du bus 560 et le départ de mon TGV.
C’était rue d’en Calce, ou peut-être Joseph Bertrand, une de ces rues labyrinthiques inondées de soleil et de couleurs mais crades et jonchées d’immondices, et une jeune femme m’avait pris la main, de façon un peu autoritaire, avec ses trois baraques de frères autour d’elle, pour m’en lire les lignes. Mais à peine avait-elle commencé à regarder ma paume qu’elle l’avait lâchée, en se signant, et m’avait seulement dit : « Sois plus sérieux, Maharishi ; sois plus sérieux car tu parles de choses sacrées » . Et faisant le vide autour de moi, elle avait répété, me désignant : « Sanskrit, sanskrit, sanskrit ».
J’ai fait immédiatement le lien avec René Daumal, dont je me souviens toujours qu’aussi farfelu paraisse-t-il, il était très versé dans le sanskrit et les choses de l’hindouisme, au point d’y avoir initié Simone Weil.
Et je vais dire maintenant une chose extraordinaire, une chose qui est au-delà de toute raison et que je ne puis que constater, c’est que cette rencontre du 13 septembre avec une gitane n’a pas seulement modifié ma façon ultérieure de voir les choses mais a aussi, même si c’est impossible, rétroagi sur la suite de la discussion avec Clawdia que j’avais commencé à raconter, discussion qui s’était tenue le 17 août.
Comme soudainement éveillé, aurait dit Gurdjieff, j’explique à Clawdia, qui le sait probablement déjà ; j’explique à Clawdia que si la photo de Londe, que celui-ci avait sans doute donnée à Richet, s’est retrouvée dans les archives Fournier, c’est certainement dû à une erreur de Monita Fournier, la Monita qui avait trois mois en 1913 mais qui, une trentaine d’années plus tard, s’est mariée avec un petit-fils de Charles Richet. Et si cette photo porte la signature de François-Joseph Fournier, Eh bien je ne ne sais pas pourquoi mais c’est un détail, n’est-ce pas ?
Tout cela n’avait aucun sens mais j’ai continué, comme inspiré : il y a une boucle temporelle, ici, une boucle temporelle qui fait apparaître le futur avant le présent… c’est pour ça que Richet a su, pour la lumière, avant même que Daumal ne publie le Mont Analogue… Il le savait sans le savoir, comme le T-Rex de Fournier était là sans être là et comme,.. et comme les choses les plus graves et les plus importantes sont toujours incertaines et indites, parce que libres et désengluées des mots.
À ces paroles, Clawdia approcha sa bouche de mon oreille et me murmura : « J’aime bien t’écouter, Bernardo ».
À suivre...
Toute la troisième saison (épisodes parus)
Rappel : première saison (et le texte entier en un seul tenant)
Rappel : deuxième saison (et le texte complet d’un seul tenant)
Derrière ma lecture, Bayaty, de Georges Gurdjieff