Olà, m’arrêta Clawdia, tout doux mon Bernardo ! Avançons ma non troppo, et surtout toi, qui a tendance à croire sur parole tout ce qui sort d’une bouche portant jupon (si j’ose utiliser image aussi hardie !). Car jupon ne vaut pas raison. Au fait, as-tu lu L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau ? Tu devrais, c’est très intéressant.

Je ne comprenais plus rien à ce qu’elle me racontait, Clawdia, à ce feu d’artifice qui partait dans tous les sens et n’avait ni queue, ni tête. Mais elle m’avait appelé, le lecteur m’en est témoin, « son » Bernardo, et, comparé à cela, le reste ne pesait pas bien lourd. Galamment, je fis celui qui n’avait pas entendu et continuai la conversation comme si de rien n’était : non je n’ai pas lu ce livre mais ne manquerai pas de le faire ; et bien sûr, Chère Clawdia, tu as raison : bien des mystères demeurent : les poissons de l’I.P.H., le myrte du Jardin alpin, sans oublier le fait que les animaux vus par Fournier étaient vivants quand ceux de la Galerie de Paléontologie sont plutôt des squelettes !

Sur ce dernier point, répondit Clawdia, il nous faut faire preuve de pragmatisme : certes, un mammouth vivant n’est pas tout à fait la même chose qu’un squelette de mammouth mais c’est finalement un détail, non ? Comme un arrangement particulier dans un grand thème musical, en quelque sorte. J’imagine que l’espèce de machine de Morel à laquelle nous avons à faire modifie un peu l’ordonnancement temporel des choses, et peut-être même se mélange les pinceaux : d’où l’anachronisme du mammouth et du dinosaure, qui n’ont rien à faire ensemble, comme tu l’avais toi-même relevé l’année dernière.

J’étais fasciné (et quelque peu interloqué) par la facilité avec laquelle Clawdia considérait comme négligeable des contradictions qui m’eurent bloqué (et qu’elle m’aurait probablement opposées comme dirimantes si j’avais osé, comme elle, n’en faire aucun cas) mais il fallait effectivement avancer. Va pour des animaux vivants plutôt que des squelettes, lui dis-je donc, mais que fais-tu du myrte, de ce myrte bien réel du Jardin alpin et qui fleurit au même moment que celui de Porquerolles ?

Nous avions, à ce moment là, franchi les grilles du Jardin des Plantes, avions traversé le tunnel obscur aux voies ferrées séparant le carré des plantations du joyau de rocaille, et nous nous étions approchés du buisson aux senteurs de maquis, de ce buisson d’un vert joyeux ou luisaient mille étoiles aux étamines épanouies.

On ne touche pas, m’avertit Clawdia. On regarde, on respire, on admire mais on ne porte pas la main ! Ah Bernardo !, ajouta-t-elle, tu mets le doigt sur le point le plus délicat, sur le mystère auprès duquel les apparitions de mammouths et de dinosaures ne sont qu’enfantillages. Car, que des apparitions apparaissent, c’est finalement dans la nature des choses et on serait déçu qu’elles ne le fassent pas ; mais qu’une plante franchisse des centaines de kilomètres, voilà qui est vraiment surprenant ! Et terminant comme à son habitude par une pirouette, elle me lança : tu savais que c’était Charles Richet qui avait inventé le terme « ectoplasme » pour désigner les spectres que font apparaître les mediums ?

Toute la troisième saison (épisodes parus)

Rappel : première saison (et le texte entier en un seul tenant)

Rappel : deuxième saison (et le texte complet d’un seul tenant)

Aldor

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