
J’avais mis une grande attention à ne pas laisser transparaître la fierté que suscitait chez moi le caractère imparable de mon raisonnement, mais mon laïus une fois terminé, Clawdia me déclara : tu me fais toujours rire, Bernardo, avec tes prétendues démonstrations ! Es-tu ignorant au point de ne pas connaître le mammouth de Berezovka, dont la découverte, en 1900, a définitivement établi que ces animaux portaient une toison laineuse ? Ta démonstration ne vaut pas tripette. Mais ce n’est pour autant que tu as tort, sur le fond ; et puis j’ai bien aimé ta remarque sur l’analogie, et sur la nécessité de ne pas chercher pour trouver. Au demeurant, j’ai, avant même que tu ne la formules, appliqué cette maxime. Et, cédant à son habitude de livrer ses réponses sous forme d’énigme, la voici qui enchaîne : je t’ai parlé de mon presque cousin Jorge. Mais savais-tu qu’il avait un ami très cher, un autre écrivain nommé Adolfo Bioy Casares ?
Tandis que j’écris ces mots, le soleil se couche sur la Cerdagne, cette sorte de Shangri-La perchée au cœur des Pyrénées catalanes. Mais je n’y étais pas encore quand Clawdia, rue Geoffroy Saint-Hilaire, le 17 août dernier, prétendait m’apprendre qui était cet autre Béarnais d’origine. Je la laissais donc parler.
J’ai beaucoup songé à Bioy Casares en pensant à la remarque de Fournier relatant sa rencontre avec le dinosaure, me dit-elle, cette remarque distinctement notée par Sarah Bernhardt : « Il m’a vu mais il a semblé ne pas me voir, comme s’il était là sans y être vraiment. » J’ai beaucoup songé à un livre de Bioy Casares intitulé L’invention de Morel, dans laquelle le héros se retrouve sur une île apparemment peuplée de fantômes, de fantômes qu’il voit mais qui ne le voient pas, des fantômes dont il finira par découvrir que ce sont des projections, des sortes d’hologrammes cinématographiques produits par une machine inventée par un certain Morel. Je me suis demandé si les perturbations magnétiques décrites par Richet n’avaient pas créé une machine de Morel naturelle comme il existe, dit-on, quelque part en Afrique, des réacteurs nucléaires naturels.
Ayant ainsi prouvé, avec un tact dont je ne suis pas peu fier, que j’avais compris son allusion de la semaine dernière, je poussais mon avantage : suggères-tu que les créatures vues à Porquerolles par François-Joseph Fournier mais aussi par Antonin pourraient être des projections de créatures vivant, ou du moins demeurant au Muséum, par exemple dans la Galerie de Paléontologie puisque celle-ci existait déjà en 1913 ?
Voilà qui expliquerait, continuai-je histoire de montrer que je comprenais où elle voulait en venir ; voilà qui expliquerait cette asymétrie des perceptions, mais aussi, j’imagine, l’importance de l’heure, de la hauteur du soleil, des angles de vue, tous ces détails dont Richet semble avoir étrangement compris l’importance comme s’il avait lu, avant qu’il ne paraisse, le Mont Analogue de notre ami Daumal.
À suivre...
Toute la troisième saison (épisodes parus)
Rappel : première saison (et le texte entier en un seul tenant)
Rappel : deuxième saison (et le texte complet d’un seul tenant)