
Clawdia ouvre précautionneusement le livre de bord à la double page marquée d’un signet, elle le lisse du plat de la main et commence à lire :
Porquerolles, 13 août 1913
« L’Hirondelle II a mouillé cet après-midi dans la la baie de Notre-Dame. J’avais informé Fournier de notre arrivée prochaine, et il a eu la gentillesse de nous convier à dîner. Et à peine notre canot nous avait-il déposé sur le ponton de la Treille qu’on pouvait entendre hennir, sur le chemin de terre, les chevaux d’une calèche dépêchée par le maître des lieux pour nous conduire à la Ferme.
Nous étions six : Fournier, notre hôte, avec son épouse Sylvia qui fêtait justement aujourd’hui son vingt-sixième anniversaire ; Richet, venu en voisin du Grand Ribaud, et qui était accompagné de Jean-Baptiste Charcot, un autre explorateur, tout nouveau président du Yacht Club de France et fils, m’expliqua Richet, du grand Charcot avec lequel il avait eu le plaisir et la chance, étant jeune, de travailler à la Salpetrière, et enfin ma chère et tendre Circé et moi-même. »
– « Ma chère et tendre Circé » ?, demandais-je.
C’est précisément la délicatesse dont je vous parlais, me répond Clawdia Borgia. On sait ordinairement, et sans doute le savez-vous, que le Prince avait épousé en secondes noces, à la fin des années 1880, une Américaine, Alice Heine. Mais le couple était officiellement séparé depuis 1902, Alice s’étant rapidement lassée des absences voyageuses et continuelles de son mari. Mais ce que l’on sait moins, c’est qu’Albert avait alors renoué, au moins de façon épisodique, avec son grand amour, un grand amour qui n’était pas du tout de jeunesse mais de maturité, avec une femme célèbre, très célèbre, peut-être la plus célèbre de son temps, qu’il avait sans doute rencontrée en de multiples occasions mondaines mais avec laquelle il s’était vraiment lié à l’occasion de leur combat commun (et plutôt exceptionnel dans leur milieu) en faveur de Louis Dreyfus. Je vous donne un indice : on la surnommait La Divine.
– Sarah Bernhardt ?, murmurai-je ?
– Sarah Bernhardt, oui, me répondit Clawdia. Ils s’étaient souvent vus mais ils se sont vraiment rencontrés au tout début des années 1900, chez Zola ou Clémenceau, lors d’une soirée militante, et ça a été un crush immédiat, pour parler comme aujourd’hui.
– Et pourquoi Circé ?
– C’est là que l’affaire devient vraiment drôle. Figurez-vous que Charles Richet, qui était un sacré connard avec toutes ses idées racistes et suprémacistes, mais également un type extrêmement brillant, original et non conformiste (un dreyfusard de la première heure, lui aussi) ; figurez-vous que Charles Richet se piquait de littérature et qu’il avait écrit, en 1903 ou 1905, une pièce de théâtre intitulée Circé, dont le rôle-titre avait été confié, au théâtre de Monte-Carlo, à Sarah Bernhardt, une Sarah Bernhardt qui allait, comme Albert d’ailleurs, sur ses soixante ans.
– un âge qui sied particulièrement à certaines femmes, souriai-je.
Clawdia me rendit mon sourire. Peut-être, répondit-elle. Toujours est-il que ce surnom était resté entre eux comme un code. Mais venons-en au fait.
À suivre…