Paul Jannin, La chasse au mammouth

Clawdia poursuit la lecture du carnet de bord de L’Hirondelle II :

« Durant le repas (de magnifiques chapons pêchés le matin même aux Mèdes et un faisan tiré par un des gardes), notre hôte nous a entretenus des divers travaux qu’il mène pour faire de l’île, qu’il a très galamment offerte à sa jeune épouse, un écrin digne de celle-ci : adduction d’eau, plantation de vigne et d’arbres fruitiers divers dans les différentes plaines, ouverture de grands chemins et de grandes allées couronnées de pins parasols, tout un projet de développement et de renaissance porté par l’esprit philantropique de ce cher Fournier.

Charcot nous a narré les derniers voyages de son Pourquoi pas ?, quatrième du nom, nous faisant sourire avec ses descriptions de pingouins dévalant des icebergs pour plonger dans la mer glacée ; Richet nous a assommés avec un énième cours magistral sur les vertus de l’anaphylaxie. Et puis nous avons commencé à bavarder du gouvernement Barthou. Cela commençait à devenir très ennuyeux mais ma douce Circé a alors eu l’heureuse idée de orendre la parole pour nous rapporter es derniers potins de la capitale, assurément plus réjouissants que les nouvelles du monde.

Nous avons naturellement levé nos verres en l’honneur de Sylvia, et celle-ci a très élégamment souhaité associer aux voeux que nous formions pour elle ceux qu’il convenait de former pour la réussite de mon jeune Institut de paléontologie humaine, dont les dernières pierres viennent d’être posées, boulevard Saint-Marcel. Portant un toast, j’ai, en quelques mots, rappelé l’ambition de l’I.P.H., soulignant qu’il s’agissait, en somme, de savoir comment nos ancêtres avaient vécu, comment ils avaient survécu face aux tigres à dents de sabre et aux mammouths. À ces derniers mots, Fournier a brusquement pâli. Il a fallu l’allonger sur le canapé et lui dénouer la cravate pour qu’il reprenne des couleurs. A ce moment là, Charcot parlait des immenses mammouths congelés qu’il avait vus dans le grand nord, et Fournier a alors déclaré : « Oui,  ils sont énormes ! ».

– C’est vrai que vous avez dû voir celui de Durfort, quand il est arrivé au Museum, a hasardé Richet.

– Non, je parle d’un mammouth vivant, bien vivant. J’en ai vu un, de mes propres yeux vu. »

J’aime beaucoup le bonhomme Fournier. J’ai même une réelle admiration pour cet homme qui, contrairement à moi, n’est pas un héritier et s’est fait tout seul. Je l’aime beaucoup mais ce n’est pas précisément un plaisantin. Et nous le savions tous  autour de la table. Sa déclaration a donc jeté un froid. Charcot a commencé à ironiser sur les bals d’aliénés que son père organisait, les fins de semaine, à la Salpetrière, proposant d’y conduire notre hôte mais j’ai, d’un regard, calmé ce début de mauvaise plaisanterie.

– C’était en mars dernier. J’étais crique de la Galère, sur la rive sud de l’île, quand je l’ai vu, les pattes dans l’eau, en chair, en os et en longs poils.

– Voilà qui confirme votre propos, n’est-ce pas ?, murmura Clawdia en posant sa main aux longs ongles de guitariste sur la mienne.

À suivre…

Aldor

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