
(c) B. L.
« J’aime bien t’écouter parler, Bernardo », me dit Clawdia. Et posant sa main aux longs doigts sur la mienne, elle ajouta : « Allons à l’hôtel ».
À l’hôtel, tu crois ?, dis-je (probablement avec un air très niais) ; on peut aussi aller chez moi… »
À l’hôtel de Magny, précisa-t-elle ; c’est de lui que je parle. Et descendant le boulevard de l’Hôpital, nous arrivâmes devant les grilles du Jardin des Plantes, les escaladâmes car elles étaient fermées, avançâmes silencieusement à travers les allées et les parterres, Clawdia ouvrant le chemin et moi la suivant, les yeux fixés sur son panache blanc : la bretelle rouge de son soutien gorge.
Nous passâmes, devant la grande cabane montée pour abriter provisoirement les bureaux du MNHN, puis arrivâmes devant l’hôtel de Magny qui, dans la lueur de nos téléphones, paraissait encore plus lépreux et décrépit qu’avant.



Clawdia ouvrit une porte d’un coup d’épaule, pénétra dans son bureau, prit un trousseau de clés caché dans un des mugs posés sur la cheminée et, ressortant du bâtiment, m’entraîna vers l’escalier en colimaçon qui s’enfonce au pied de l’hôtel de Magny.
Au bas des marches, une lourde porte d’acier affichait, en rouge et noir : « ACCES STRICTEMENT INTERDIT. Toute tentative d’accès ou de détérioration fera l’objet d’une interpellation et d’un déferrement aux forces de l’ordre. Une plainte pénale sera systématiquement déposée auprès du Procureur de la République« . Sous cet avertissement, figurait un couple de squelettes embrassés comme dans une danse des fous. Clawdia introduisit sa clef, la fit jouer ; on sentit des rouages qui tournaient. La porte s’ouvrit sur des ténèbres qu’ourlaient des formes monstrueuses, et je crus percevoir, au loin, le hululement d’un petit duc et la plainte d’une vague venue mourir sur un rivage. Sur le sol, des plants de myrte poussaient, franchissant même la porte et grimpant l’escalier pour rejoindre les massifs du Jardin des Plantes. Et au fond, du côté des formes indistinctes, on entendait, de temps en temps, de grands écroulements, d’immenses éboulements.
Clawdia referma la porte. C’est quelque chose de terrible, Bernardo. Tant d’êtres franchissent ce passage ! Le myrte qui veut s’en échapper pour fleurir à Paris, et toutes les créatures qui, au contraire, veulent s’y engouffrer pour fuir l’enfermement du Muséum et recouvrer la liberté à Porquerolles… Tu sais pourquoi la Galerie de Paléontologie a fermé ? Ça n’est pas pour travaux ; c’est parce que la moitié des squelettes et des animaux empaillés se sont enfuis ! Enfuis par là ! Mais les malheureux n’arrivent pas à Porquerolles. Ou cela arrive, mais très rarement. Le plus souvent ils restent là, dans une dimension singulière de l’espace-temps, un entre-deux ectoplasmique, et c’est sous leur poids, sous leurs milliers et milliers de tonnes que l’hôtel de Magny s’enfonce…
Elle me prit la main. Aide moi, Bernardo, aide-moi à les sauver !
Fin
Toute la troisième saison (épisodes parus)
Rappel : première saison (et le texte entier en un seul tenant, ainsi que l’enregistrement)
Rappel : deuxième saison (et le texte complet d’un seul tenant, ainsi que l’enregistrement)
Derrière ma lecture, Melancholia Music Box, de Ryan Creep.