
Clawdia poursuit :
Je passe les détails. Tout lire serait trop long. Mais les réactions des uns et des autres aux déclarations stupéfiantes de François Fournier sont intéressantes : son épouse Sylvia et le Prince, très civils, s’empressent autour du maître de Porquerolles, le pressant de boire de l’eau, de rester allongé dans la pénombre, de se reposer, comme s’il était victime d’une insolation ou qu’il délirait sous l’effet de l’alcool. Charcot, complètement décontenancé et incapable de ne pas montrer qu’il ne croit pas un mot de ce qui a été dit, quitte précipitamment le dîner, expliquant qu’il est attendu au Fort Sainte-Agathe car Étienne, le ministre de la Guerre, entre deux déclarations tonitruantes sur le pantalon rouge, l’a chargé d’une mission confidentielle sur l’évaluation du maintien en service de la batterie des Mèdes. Sarah Bernhardt est étrangement sereine, comme si son surnom de Circé la préparait aux nouvelles et aux événements les plus étranges. Mais c’est surtout Charles Richet dont l’attitude surprend le plus Albert : Charles Richet est très calme, très serein, très professionnel, prenant le pouls du malade, écoutant sa respiration, et en même temps l’interrogeant et voulant en savoir plus : comment était-il, ce mammouth ? Quelle était la couleur de ses poils ? Était-ce le soir ou le matin ? Quelle était sa position par rapport au soleil et quelle était la distance angulaire entre lui, le mammouth et Fournier ?
– Amusant, n’est-ce pas, observe Clawdia. On croirait le Père Sogol calculant la meilleure heure et la meilleure position pour emmener les passagers de l’Impossible vers le Mont Analogue.
– C’est incroyable… Et ensuite ?
– Ne soyez pas trop pressé, mon ami, me répond Clawdia. Et machinalement, elle trace les mots « Prendre le temps » sur une feuille de papier devant elle et y dessine un escargot.
– Ensuite, reprend-elle, il y a deux choses intéressantes : la première est que François Fournier, reprenant peu à peu ses esprits, explique au Prince qu’il a pu prendre une photographie, grâce à un appareil emprunté à leur ami commun, Albert Kahn, à qui il avait rendu visite dans sa belle villa Zamir. Qu’il a pris une photographie… mais qu’il ne sait pas, absolument pas où elle est.
La seconde est que, ayant terminé son interrogatoire, Charles Richet a murmuré : » J’en étais sûr ! ». Les autres l’ont évidemment pressé de questions et il a expliqué que quelques années auparavant, Eusapia Palladino, qui se trouvait, sur son invitation, sur l’île du Grand Rigaud, avait énoncé plusieurs prophéties à propos de Porquerolles, plus extraordinaires les unes que les autres : qu’il serait un jour interdit d’y chasser ; que le Fort de la Repentance serait désarmé et deviendrait un monastère peuplé de moines et de nonnes vêtues de noir ; que des monstres oubliés venus d’un lointain passé « oncques y surgiraient comme vestiges et annonces d’un temps qui se retourne dans la boucle née du cataclysme ».
À suivre…