La ferme Notre-Dame, Porquerolles
(c) Studio Godillot

A cette description des deux météorites géantes s’abîmant à l’ouest et à l’est de ce qui allait devenir Porquerolles, Clawdia Borgia referma le livre de bord de L’Hirondelle II, et partit d’un long rire dont les éclats firent s’enfoncer un peu plus, je le sentis distinctement, l’hôtel de Magny dans le sol caverneux du Jardin des Plantes.

Elle reprit son sérieux, leva les yeux vers moi et me demanda, d’un air songeur et sans autre préambule : « Vous est-il déjà arrivé, à vous aussi, de vous sentir immédiatement très bien avec des gens que vous connaissez à peine ? » Et alors que j’allais bafouiller une réponse, elle posa son index droit sur mon nez, dans un geste aussi inhabituel qu’inattendu, et continua, tant pour elle que pour moi. – « C’est fou la vie ; mais il faut y aller, il faut que nous y allions ; nous partons demain ».

C’était le 12, jour de l’éclipse. Nous sommes partis de Paris le 13 au matin, sommes arrivés à Porquerolles le 13 après-midi ; et nous voici le 14, prêts à entendre, 113 ans exactement après les faits, ce qui se raconta, dans la nuit du 13 au 14 août 1913, entre les murs épais de la ferme Notre-Dame.

Richet s’est tu, et personne ne lui répond.

Un silence un peu gêné s’est installé. Il est rompu par Sarah Bernhardt qui applaudit et lance des « Bravo »  comme on saluerait le tour particulièrement réussi d’un prestidigitateur. Puis Albert prend la parole :

– Vous savez, Richet, à quel point j’admire vos travaux et vos connaissances dans les domaines médicaux et psychologiques, dit-il. Mais êtes-vous sûr de maîtriser assez la géomorphologie, la géologie et la mécanique des corps célestes pour pouvoir asséner une théorie aussi… étrange, voire hétérodoxe ? Car je puis vous assurer que, dans aucun des congrès d’océanographie auquel j’ai pu assister, je n’ai entendu ne serait-ce qu’évoquer l’hypothèse de golfes du Lion et de Gènes qui seraient les restes de deux cratères météoritiques…

– Ah mais par exemple, rétorque Charles Richet, me prendriez-vous pour un olibrius, une sorte de savant Cosinus tel que brossé par Christophe, qui les connaît bien car il travaille à la faculté ? Non, non et non ! Mais c’est justement parce que je ne sais rien de la géomorphologie, que j’en suis même, vous avez raison, totalement ignorant, que je puis penser et réfléchir sans être enfermé dans ses dogmes. C’est parce que je n’y connais rien que je puis en parler avec pertinence ! Croyez-vous que la science aurait progressé s’il avait toujours fallu se ranger à l’autorité des sachants, des scribes, de l’Église ou de l’Université ? Nous en serions toujours (excusez-moi, Chère Circé) aux sorcières et aux esprits. Non : rien ne vaut l’ignorance pour avancer vraiment dans une discipline.

C’est donc sans préjugés et sans œillères que j’ai tracé ma route. Rejetant tous les prétendus savoirs, qui ne sont souvent que fausses croyances, j’ai ouvert grand mes paupières, ai humé l’air et ai marché. Je me suis promené sur les chemins et les sentiers, ai regardé, touché, senti. Et maintenant je sais. Et demain, je vous en montrerai les preuves.

Il a raison, observa énigmatiquement Clawdia : les vestiges sont partout où l’on se trouve…

À suivre…

Toute la troisième saison (épisodes parus)

Rappel : première saison

Rappel : deuxième saison

Aldor

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