Phyllades pliées de la Repentance

Le 14 août 1913 à 7 heures, deux calèches partent de la ferme Notre-Dame. Elles emportent, dans l’une, François-Joseph Fournier, sa jeune épouse Sylvia et leur fille Monita, qui vient d’avoir trois mois ; et dans l’autre le prince Albert de Monaco, sa douce amie Sarah Bernhardt, Jean-Baptiste Charcot, revenu de son inspection des forts de Porquerolles, et Charles Richet, qui guide tout ce petit monde.

113 ans et un jour plus tard, Clawdia et moi les suivons pas à pas (enfin, façon de parler, nous sommes à vélo), grâce au carnet de bord de L’Hirondelle II, où tout cela a été consigné par le prince, et dont Clawdia a, de sa jolie écriture, fait une copie.

La première halte est au sommet de la Repentance, qui ferme la plaine de Notre-Dame à l’ouest. La route qui conduit au fort (qui sera désarmé annonce confidentiellement Charcot), a été creusée dans la roche et Richet montre les couches sédimentaires qui sont plissées, repliées, brisées les unes sur les autres d’une extraordinaire façon. Il explique que ces formes bouleversées sont caractéristiques des cratères d’impact.

113 ans plus tard, les plissements sont toujours là et le fort, désarmé, est devenu monastère orthodoxe. Sur le chemin, Clawdia et moi croisons des nonnes au visage cerclé d’une capuche noire que surmonte une sorte d’assiette. On croirait les Bene Gesserit de Dune.

Nouvel arrêt dans une petite crique à l’est de l’Oustaou : à nouveau des pliures extraordinaires de phyllades enchevêtrées, entre lesquelles brillent parfois des filons de quartz. Et à nouveau Richet de déclarer que ces « cônes de percussion », comme il les appelle d’un ton docte, sont preuves irréfutables d’un choc gigantesque.

Remontant de la crique, nous passons à côté d’un buisson de myrte. En cachette (nous sommes dans un Parc national) j’en coupe quelques branches pour pouvoir tresser plus tard une couronne. Clawdia, complice, abrite mon larcin de son corps, tout en s’étonnant que le myrte, qui est actuellement en fleur au Jardin des Plantes, le soit aussi à Porquerolles.

Il commence à faire chaud ; Monita a faim et doit être nourrie. Sylvia demande que l’on s’arrête dans les bois longeant le champ d’oliviers et que l’on dresse le pique-nique à l’ombre des grands pins. Les employés du domaine s’exécutent ; Sylvia donne le sein à sa fille, que Richet, un peu par politesse, déclare charmante (« Elle fera le bonheur de son mari ! » va-t-il jusqu’à dire) puis, celle-ci s’étant endormie, elle rejoint les autres : déjeuner champêtre puis repos dans la torpeur du début d’après-midi. Clawdia et moi passons chez mon amie la boulangère et chez Cathy et nous confectionnons des sandwiches que nous mangeons sous un olivier

A 15h30, la compagnie remonte dans les calèches et prend le chemin du Langoustier. Arrivé à l’isthme, Richet lève la main, fait descendre tout le monde sur la plage noire (en habits du dimanche, ombrelles, robes et uniforme de cérémonie), montre une falaise effondrée et déclare, cérémonieusement : « C’est ici, mes amis, c’est ici que la preuve se trouve ! »

À suivre..

Toute la troisième saison (épisodes parus)

Rappel : première saison

Rappel : deuxième saison

Aldor

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