
Le soir du 15 août 2026, il y a onze jours maintenant, la navette de Porquerolles est arrivée à la Tour fondue ; nous avons bondi du bateau, avons attrapé le bus 67, et parvenus à la gare, nous avons couru jusqu’au train, le dernier pour Paris ce jour-là.
Une fois assis, Clawdia me demande ce que je pense de tout cela.
Je pense qu’avec tous ces rebondissements, on pourrait être dans un feuilleton dont l’auteur inventerait la suite au fur et à mesure, sans savoir lui-même où il va, répondé-je. Et puis la question de Sarah Bernhardt demeure : c’est bien joli, tout ça, mais quel rapport avec le mammouth aperçu par François-Joseph Fournier ?
Dans le journal de bord de L’Hirondelle II, me dit Clawdia en guise de réponse, le Prince raconte que les propos de Richet, appuyés par ceux de Charcot, ont été accueillis avec incrédulité ; mais aussi que lui-même, pourtant d’un naturel sceptique, a été « ébranlé » – c’est ainsi qu’il le dit. Il explique en effet à ses amis que, lors de la construction du bâtiment de l’I.P.H., on a trouvé dans le sol des restes de poissons. De poissons méditerranéens. Pas des fossiles ou des concrétions : des restes récents de mérous, de murènes, de saupes, de sars. On a évidemment d’abord cru à un canular du directeur de l‘Institut océanographique de la rue Saint-Jacques, qui s’était toujours montré un peu jaloux de la création de l’I.P.H., mais il est apparu que non. Chaque jour, tandis qu’on creusait dans ce terrain qui avait été occupé par le Marché aux chevaux, on trouvait de nouveaux restes de poissons. Pontremonli, l’architecte (qui n’est pas n’importe qui : il a bâti la villa Kérylos !), a fini par en prendre son parti, m’explique Clawdia, et c’est pourquoi il a revêtu le fossé qui entoure l’I.P.H. de carreaux de céramique pareils à ceux qu’on utilise dans le métro et les piscines. C’est une sorte de joint d’étanchéité, de barrière entre le sol poissonneux et le bâtiment.
C’est très étrange, je te le concède. Mais quel rapport avec le Mammouth ?
Je ne sais pas le rapport exact, me répond Clawdia. Mais cette histoire de l’I.P.H. montre qu’il y a des choses qui voyagent de Porquerolles à ce coin de Paris. Ca n’est pas exactement un aleph mais c’est visiblement un passage. Et peut-être que d’autres choses voyagent dans l’autre sens, ce qui expliquerait qu’on retrouve à Porquerolles des créatures qui ne se trouvent ordinairement qu’au Muséum…
Elle se tait, me laissant prendre la mesure de ses paroles, et tandis que le soleil se couche derrière les fenêtres du train, elle se cale dans son fauteuil et se met à déclamer, en me regardant :
Mes yeux sont-ils moins purs que ceux d’une mortelle ?
Mes désirs moins ardents, mon corps moins parfumé ?
Les Dieux m’ont accordé la jeunesse éternelle
Mais pour en faire hommage au Maître bien aimé.
Emu, je cherche sa main, mais elle me dit : « Oh ! Doucement Pépito ! Je ne fais que citer Sarah dans le rôle de Circé écrit par Richet ! Tu as pris ça pour une déclaration ? Mais non : prendre le temps, n’oublie pas. »
Et elle rit en me faisant un grand sourire.
À suivre..
Toute la troisième saison (épisodes parus)
Derrière ma lecture, Underwear, de Hailey Tuck.