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Dans le chant IV de l’Odyssée, Ménélas, revenu vivre bourgeoisement le reste de son âge, et qui s’apprête (car on n’est pas très rancunier, dans ces familles) à marier sa fille au fils d’Achille ; Ménélas, donc, raconte à Télémaque, venu chercher des nouvelles de son père, comment, quittant Troie, il s’est échoué, « au sein des flots houleux » sur une île du nom de Pharos.
Six siècles plus tard, c’est en se souvenant de ce chant IV de l’Odyssée qu’Alexandre (qui ne quittait jamais son exemplaire du poème d’Homère, dormant même avec lui, au témoignage d’Onésicrite) ; qu’Alexandre décide de fonder là une ville, ville dans laquelle son successeur, Ptolémée Sôter, couronné roi d’Egypte, fait construire un immense phare, un temple des arts et des sciences (dit temple des muses) et, en son sein, une bibliothèque dont il confie la direction à Démétrios de Phalère, élève d’Aristote et émigré un peu forcé d’Athènes (qu’il a gouverné pendant dix ans puis dont il a fini par être chassé par un autre Démétrios, Piliorcète de son nom, roi de Macédoine qui se trouve être un adversaire et un rival de Ptolémée ; tout cela est un peu compliqué.).
Démétrios (qui est d’abord un philosophe) et Ptolémée (qui est d’abord un militaire) ont peu de points communs mais ils partagent étonnamment une même ambition, une ambition inédite et singulière, celle de faire d’Alexandrie la capitale intellectuelle et scientifique du monde, une capitale comme il n’en a jamais existé. Il s’agit, d’une part, d’attirer dans la ville les esprits les plus brillants du temps en les entretenant comme libres pensionnaires au sein de la sorte d’Académie que constitue le Musée, et, d’autre part d’ériger, au sein de ce Musée, la bibliothèque en sanctuaire de tous les savoirs existants, en y recueillant tous les écrits connus du monde.
Même si d’autres bibliothèques ont déjà été constituées auparavant (notamment celle de Ninive, fondée en 667 par Assurbanipal, et où fut retrouvée l’Épopée de Gilgamesh), c’est la première fois qu’il est envisagé de créer une bibliothèque totale, au sens de Borges (pas l’amie Claude, mais Jorge Luis), une bibliothèque universelle où tous les écrits et toutes les connaissances, d’où qu’elles viennent, seront rassemblées.
Une grande énergie et beaucoup d’argent vont être investis dans ce projet. Des émissaires vont être envoyés un peu partout pour acquérir des livres, des bibliothèques privées intégralement achetées, des courriers envoyés par le roi aux différents souverains pour demander le prêt des œuvres possédées. Tous les moyens sont bons pour accroître le fonds : certains sont honnêtes ; d’autres le sont moins : une sorte de dépôt légal (de racket ?) est ainsi instauré sur les livres transportés dans les navires accostant à Alexandrie ; ou encore la Bibliothèque prétend emprunter les livres pour en faire une copie mais elle garde l’original et renvoie seulement une copie (ce fut notamment le cas avec les œuvres d’Eschyle, Euripide et Sophocle, dont l’Orestie, d’Eschyle, que je viens de jouer).

Quoi qu’il en soit, le projet grandit, permettant à la Bibliothèque d’Alexandrie de réunir un fonds comme il n’en avait jamais existé, et de créer les outils méthodologiques permettant de l’utiliser. C’est à Alexandrie que les ouvrages sont pour la première fois classés et catalogués ; à Alexandrie que la Torah est pour la première fois traduite en grec (le miracle de la Septante) ; à Alexandrie que, pour refermer la boucle, est réalisée la première édition critique de L’Iliade et de l’Odyssée, grâce au travail patient de Zénodote d’Éphèse, premier bibliothécaire de la Bibliothèque.
À suivre…