Moutons en Ecosse

C’est en me promenant dans les Causses du Larzac que j’ai appris ce que la douceur des gants de Millau devait au Roquefort : pour produire du lait qui permettra de faire du fromage, les brebis doivent allaiter ; pour allaiter, elles doivent faire des petits ; et vient un moment où l’on ne sait plus trop bien quoi faire avec tous ces agneaux. Alors on les tue, on les écorche, et on utilise leur peau, toute fine et toute tendre, pour réaliser des gants très soyeux.

Je me demande si les bibliothécaires de Pergame conçurent une chaîne de production complète lorsqu’ils perfectionnèrent, en réponse à l’embargo sur le papyrus mis en œuvre par Alexandrie, l’utilisation des peaux de bêtes pour fabriquer des livres.

Il y a longtemps, apparemment qu’on faisait ça. Mais Pergame améliora le long processus de traitement et d’assouplissement des peaux par des bains de chaux, le raclage des poils, le ponçage final, le rendu étant tellement amélioré qu’il devint possible d’utiliser les deux faces de la peau : le côté fleur et le côté chair, ce qui constituait un progrès très important.

Les parcheminiers et les livres qui parlent du parchemin sont toujours très discrets sur l’origine des peaux utilisées. C’est un sujet rarement abordé, comme s’il était sans intérêt, un peu oiseux ou qu’il allait de soi que les peaux servant de matière première au parchemin étaient forcément issues des abattoirs, et donc un sous-produit de la viande de boucherie. Mais en fait, les quantités nécessaires à l’édition d’un livre sont telles (une peau de mouton mesure un demi mètre carré et il faut dix à douze têtes pour un livre de 150 pages) qu’il est probable que les besoins massifs de la bibliothèque de Pergame (pour ne pas parler de ceux des moines copistes du Moyen-Âge) aient suscité la création d’une filière spécialisée dans l’élevage et le sacrifice d’animaux (notamment des animaux très jeunes) aux seules fins de la fabrication du parchemin. Un siècle après sa création, la bibliothèque de Pergame comptait, dit Pline, 200 000 volumes, et même s’il y avait probablement, parmi eux, des volumens en papyrus arrivés en contrebande, plusieurs millions de bêtes avaient été nécessaires à la fabrication de tout ce parchemin.

Peaux (Musée de Millau et des Grands Causses)

Les bouchers et sacrificateurs de l’Anatolie du IIe siècle avant JC étaient-ils particulièrement respectueux des animaux et soucieux de leur bien-être ? Je crains que non, et que ce ne soit à de grandes et longues souffrances, de grandes et longues souffrances impensées et occultées que nous devions la douceur des parchemins, celle du vélin et une grande partie de notre héritage culturel, même si, dans le cas particulier des manuscrits de Pergame, il n’en est pas resté grand chose, l’essentiel du fonds ayant été, ultime ironie de l’histoire, offert, en gage d’amour, à Cléopâtre par Marc-Antoine, et ayant donc disparu avec le reste de la Bibliothèque d’Alexandrie.

Puissance et rivalités, embargo et blocus, rareté et monopoles, souffrances et exploitation : du papyrus aux terres rares en passant par le parchemin et les microprocesseurs, la culture est aussi une histoire de technologie et d’économie, une histoire qui souvent a les mains sales.

Aldor

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