Quand j’ai commencé à travailler, j’ai pendant de longs mois passé mon temps à pester contre la lourdeur et l’imperfection des procédures, des organisations, des héritages, qui rendait les choses si compliquées à améliorer.

Puis j’ai compris que pester et vitupérer en regrettant que le monde ne soit pas parfait ne servait à rien et que c’était peut-être au fond une façon un peu lâche de fuir mes responsabilités en rejetant la faute sur les autres et sur l’incomplétude du monde.

Car le monde n’est pas parfait, l’information n’est pas complète. On ne sait donc pas à l’avance ce qui va se passer, on découvre les choses au fur et à mesure, on fait au mieux et parfois on se trompe parce que le temps nous est compté qu’on n’est pas dans une simulation mais dans la réalité, que les décisions à prendre sont parfois redoutables et qu’il faut pourtant les prendre, en arbitrant entre des impératifs dont on ne connaît pas l’entièreté.

Nos réactions face au coronavirus et aux consignes gouvernementales évolutives me rappellent cela. Nombre d’entre nous, observant à juste titre que le gouvernement tâtonne, que ses orientations sont parfois contradictoires, qu’il donne l’impression de ne savoir où aller, et constatant, en outre, que la France manque de gants, de masques, de gels, s’arrêtent à cela comme si l’incomplétude des choses justifiait que plus rien ne soit fait, qu’on se retire sur son Aventin ou qu’on s’arrête à la critique, comme un enfant gâté qui, dans un bidonville perdu du tiers-monde, ne voudrait pas jouer au foot au prétexte que le ballon n’est pas homologué.

S’ajoute à cela l’extraordinaire illusion rétroactive qui donne – à tort – le sentiment que ce qui est évident aujourd’hui l’était déjà il y a trois jours et nous fait oublier que ce que nous savons aujourd’hui, nous ne le savions pas alors.

Je me demande s’il n’y a pas, sous la volée de bois vert que reçoit le gouvernement, une sorte de déni et d’échafaudage psychologique voué à la réassurance : mobiliser son énergie sur les possibles erreurs, les possibles errements, pour ne pas affronter la réalité dans sa crudité et son insupportable violence.

Et après tout, pourquoi pas, si cette vitupération donne l’énergie de ne pas désespérer ?

Aldor

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