Le monde, l’esprit et le Mikado

Le monde est-il ainsi fait ou ne s’agit-il que de notre esprit ? Toujours est-il que nous avons du mal (que j’ai du mal à tout le moins) à considérer le monde comme véritablement multidimensionnel – je veux dire rempli de grandeurs et de phénomènes totalement indépendants les uns des autres.

Il nous est facile de penser simultanément quelques dimensions indépendantes les unes des autres : hauteur, longueur, épaisseur, couleur, dureté, valeur, poids, âge, douceur, température. Mais pas un très grand nombre : au-delà d’une dizaine, d’une douzaine peut-être, notre tendance naturelle, probablement inscrite dans notre cerveau, est de regrouper les attributs comme on regroupe les bâtons du Mikado avant de commencer à jouer. Nous regroupons le fin et le léger, le rare et le précieux, l’abondant et l’inintéressant, le bon et le beau, le haut et l’éthéré, le gros et le grossier, le vieux et le sage, etc. Nous ne pouvons pas concevoir qu’une même réalité, un même phénomène, une même substance, un même être, ait simultanément des attributs très nombreux et totalement indépendants les uns des autres.

Cette limitation de nos capacités conceptuelles nous fait probablement percevoir le monde comme plus simple, plus cohérent, plus harmonieux qu’il ne l’est en réalité, car nous considérons comme allant de pair, liés les uns aux autres ou au contraire incompatibles des attributs qui, en fait, sont probablement totalement autonomes et sans lien les uns avec les autres : la beauté et le bien, la bienveillance et la gentillesse, l’amour des animaux et celui des êtres humains, la vanité et l’orgueil, la joie et la superficialité, etc.

Nous voudrions que les qualités et les défauts naviguent ensemble, qu’on puisse tabler sur une certaine cohérence, une certaine transparence, une certaine prévisibilité du monde. Et quand nous nous rendons compte qu’il n’en est rien, qu’on peut à la fois aimer son chien et envoyer à la mort des millions de personnes, être humble et vaniteux, méchant et beau, un écrivain génial et un salaud fini ; quand on se rend compte que la guerre peut être jolie comme peut être belle la canicule, et jouissive la tristesse, quelque chose en nous reste stupéfait et malheureux, proteste, exigeant des choses qu’elles se rangent dans les cases simples et bien ordonnées de notre esprit.

Mais non : rien ne se fait comme ça devrait se faire.

Car le monde n’est pas un jeu de Mikado dont nous pourrions rassembler les bâtons dans notre main ; il est une chose épaisse, visqueuse, imprévisible, passionnante.


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