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Le fardeau des seins

Posted on 12 mai 20227 septembre 2022

Au début du deuxième tome du Deuxième sexe, livre éblouissant d’intelligence, de culture, de préjugés et de fantasmes, Simone de Beauvoir parle du « fardeau » des seins. Évoquant les modifications du corps à l’adolescence, elle écrit : « insolites et gênants, les seins sont un fardeau ; dans les exercices violents ils rappellent leur présence,  ils frémissent, ils font mal« . Et un peu plus loin dans la même page, elle réutilise le mot fardeau pour écrire : « à travers cette chair dolente et passive, l’univers  tout entier est un fardeau trop lourd« .

Le propos de l’autrice est ici de montrer la divergence qui se produirait à la puberté entre les garçons, qui, devenant forts, seraient naturellement amenés à se battre entre eux et avec le monde ; et les filles qui, engoncées dans leur corps fragile et malcommode, seraient mises sur la touche et obligées à une sorte d’abnégation passive.

On ne fera pas à Simone de Beauvoir, qui sait s’affranchir de beaucoup de préjugés, le mauvais procès d’en garder quelques-uns. Mais nonobstant même ces préjugés, quelle étrange conception que celle qui voit dans le défi, la conquête et le coup de poing la seule façon authentique, efficace et vraiment libératrice de grandir, les autres comportements étant considérés comme préparant inéluctablement à l’effacement et à la soumission.

« Dans les exercices violents […] ils font mal« . Peut-être est-ce vrai. Mais pourquoi faire des exercices violents le passage obligé de la maturité, de la maîtrise de soi et du monde ? Pourquoi définir la capacité à se battre comme le critère ultime de supériorité, en oubliant, ce qui est pourtant une évidence, que ce n’est évidemment pas à ses seuls muscles que l’espèce humaine doit d’avoir traversé les millénaires ?

Sans doute la pensée de Simone de Beauvoir est-elle plus subtile que cela : ce n’est pas la force brute qu’elle met sur un piédestal mais la confiance en leur capacité d’agir sur le monde que la conscience de cette force donnerait aux garçons :

« Dans l’univers des adultes la force brutale ne joue pas, en périodes normales, un grand rôle ; […] mais il suffit à l’homme d’éprouver dans ses poings sa volonté d’affirmation de soi pour pour qu’il se sente confirmé dans sa souveraineté« .

Il n’empêche : non seulement cette croyance en la confiance que procurerait la force est largement fantasmée (j’ai été un adolescent et je ne pense pas qu’à cet âge, les garçons se sentent beaucoup plus à l’aise dans leur corps que les filles) mais elle conduit à survaloriser les comportements extravertis voire agressifs et à dévaloriser les comportements d’attente, de recul, d’attention, de réflexion, de tendresse, plus introvertis mais évidemment tout autant nécessaires à l’être et à l’espèce. Et par cette mise en avant, finalement assez traditionnelle et complaisante, des vertus de la force, Beauvoir vient renforcer les stéréotypes pesant sur les femmes et les hommes, stéréotypes que son livre prétend d’ailleurs moins démonter que présenter.

Pas plus que la fonction utile des corps n’est de faire le coup de poing, le sein n’est un fardeau. Ou plutôt : le fardeau du corps, qui pèse sur les femmes mais aussi sur les hommes, est aussi cette ancre libératrice qui, obligeant les êtres humains à se poser parfois, leur permet de n’être pas soumis aux seules exigences de l’action.

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