Reconnaissances

Katia au soleil couchant

On appelle ça reconnaissance mais la première est souvent plutôt une découverte ; la deuxième un aveu, fait à soi-même puis aux autres ; et la troisième une expression de gratitude. Mais les trois sont liées et rebouclent l’une sur l’autre.

On reconnaît parfois ce qu’on connaissait déjà mais très souvent aussi, le plus souvent peut-être, ce qu’on ne connaissait pas, ou de façon seulement livresque, théorique, intellectuelle. Et on perçoit soudain, la voyant ou y songeant ; on comprend comme dans une illumination, que cela est cela, que c’est cela, justement, qui s’appelle ainsi. La chose, nous la connaissions, c’est son nom que nous ne connaissions pas, ou plutôt la correspondance entre la chose et le nom : « Ah ! C’est de la luzerne ! » me suis-je murmuré l’autre jour, tandis que je voyais de longues plantes onduler dans un champ. « Ah ! Je l’aime », réalisent souvent les héroïnes et héros de romans, mais aussi les hommes et les femmes quand ils se rendent compte que ce qu’ils ressentent a un nom dans les langues des hommes, que leur trouble est justement ce qui s’appelle ainsi.

Mais cette première reconnaissance là appelle déjà la deuxième : il faut, pour accepter de mettre son nom sur une chose qui nous bouleverse, reconnaître qu’elle est là, que nous sommes bouleversés, que nous sommes cette barque bousculée par la tempête. Et notre croyance en la pensée magique nous incite à ne pas prononcer le nom, à laisser cette chose innommée, dans l’espoir qu’innommée, elle finisse par disparaître, par se dissoudre dans l’inachevé. C’est ainsi que certains malades refusent de mettre un nom sur leur maladie, et que d’autres, terrorisées par on-ne-sait-quoi, refusent de dire « Je t’aime ». Il faut, pour reconnaître, d’abord reconnaître en son for intérieur, faire à soi-même cet aveu d’humilité, et mieux encore le faire aux autres parce que c’est effectivement en déclarant publiquement les choses, en les nommant, dans le coming-out du baptême, qu’on les sauve des limbes pour leur donner vie, pour leur donner chance de vivre.

Et il y a dans cette reconnaissance, intime d’abord puis publique, un accueil, une acceptation simple et joyeuse de ce qui arrive, une gratitude qui donne son troisième sens au mot reconnaissance. En acceptant d’être emporté, de lâcher prise, en accueillant ce qui advient au lieu d’y résister, je puis reconnaître enfin ce que mon orgueil et ma volonté de puissance m’empêchaient de distinguer.

C’est ma reconnaissance qui permet la reconnaissance, fermant la boucle des mots.


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