
(c) Traduttore Traditore,
Old Bond Street,
Londres
Quand la stupeur née de la disparition de la langue de Shinar, la langue édénique et universelle, eut passé, les humains, abandonnant les restes de Babel, se dispersèrent sur le globe, regroupés cependant en tribus, peuples, nations.
Chacune et chacun, dans ses errances et ses paysages, inventa ses façons : façons de faire et de défaire, de voir, de croire, de bâtir, de sentir, de créer, de rêver ; façons de cuisiner et de manger, de cultiver, de soigner, de mourir, de chanter, de danser, d’aimer, d’imaginer ; façons de pleurer et de rire ; façons de vivre, façons d’être.
De ces façons, ils façonnèrent, chacun, une culture, des lois, des habillements, des sciences, des arts, des idées, des espoirs ; et pour forger le tout, une langue propre dont les sonorités, les chuintements, les éclats, les règles, les exceptions, la construction, la structure, reflétaient et généraient, tout à la fois, l’ensemble dont elle était née : une langue microcosme qui était comme le reflet, mais aussi le rythme, la sève et le souffle de ces tribus, peuples, nations.
Parler, dire, exprimer : et le faire non avec les mots passe-partout, les mots anonymes hérités de la langue de Shinar mais avec des mots spécifiques, ataviques, façonnés ici et maintenant, dans le lieu et l’instant ; des mots dégagés des universaux et tirant leur sens, leurs connotations, leur ampleur, du terreau où ils sont nés et qu’ils enrichissent, engraissent de leur substance. Mots qui ne se résolvent pas, qui ne s’arrêtent pas à leur sens mais le dépassent, le font vibrer comme les cordes et l’âme d’un instrument de musique.
Avec la pluralité des langues, vint la pluralité des expressions puis celle des impressions, des compréhensions, des conceptions, des pensées, des gestes, des attitudes, des habitudes : « I miss you, dit l’un » ; « Tu me manques », répond l’autre ; et dans ce hiatus entre langues naquirent mille regards, mille angles de vue, mille couleurs qui chatoient et illuminent le monde parce que, même lorsqu’on se comprend, entre locuteurs de deux langues, on ne se comprend jamais complètement parce que demeure toujours, quelque part, quelque chose d’intraduisible, un intraduisible qui est bien moins une gêne qu’une invitation à décentrer notre attention, à reconsidérer sous un autre angle, avec d’autres harmoniques, cette chose, cette pensée, ce sentiment que nous pensions connaître parfaitement.
Je pense, moi, que la destruction de la tour de Babel et la confusion des langues qui s’en est suivie n’est pas un malheur sur lequel il faudrait pleurer. Elle est, comme le geste de Prométhée volant le feu aux Dieux, un des actes de naissance de l’humanité, d’une humanité qui se définit non seulement par son audace mais aussi par sa diversité et sa capacité à inter-ligere, lire entre les lignes, comprendre, c’est-à-dire adopter puis relier, face aux choses, des points de vue divers.
À suivre…
La confusion des langues – tous les épisodes
Comme dans les autres épisodes, il s’agit ici d’une œuvre de fiction. Quant à l’image d’illustration, elle a été générée par un grand modèle de langage, Magic Art 7.0, sur la base du prompt suivant : « Une vitrine de magasin chic, du style de ceux qu’on trouve dans Bond Street, exposant de façon élégante, sur des présentoirs en or, des modèles de bouches permettant de parler diverses langues ».
En accompagnement musical, 99 Luftballons, de Nena, parce que c’est cette chanson, enthousiaste, qui me fit pour une des premières fois comprendre que l’allemand, dans sa gutturalité, pouvait être beau.