
Il y a des gens (des personnes, plutôt ; toujours je préfère le féminin) ; il y a des personnes qui, quand elles sont proches, sont étonnamment proches, complices et familières, tactiles comme un chat ; et qui, quand elles sont loin, deviennent étonnamment lointaines, distantes, minérales. Deux personnes ; on pourrait croire que ce sont deux personnes.
Ce pourrait être une déclinaison du : « Loin des yeux, loin du cœur », mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. J’y vois plutôt une sorte d’esprit d’escalier, d’esprit d’escalier sentimental : sur le moment, dans la proximité, un contact, une relation se noue, le présent accaparant toute l’attention, l’épuisant d’une certaine façon (et nous, par la même occasion) ; et c’est ensuite, dans le détachement et l’éloignement, le repos, que la distanciation peut se faire et la raison, qui était écrasée, hors d’elle-même et comme évanouie, revenir à elle.
Il y a quelque chose de stupéfiant et de profondément inquiétant dans la force de l’émotion, dans la capacité qu’elle a de nous rendre stupide, de nous enlever les mots, les réflexes, les précautions les plus élémentaires, de nous déconnecter de nous-mêmes et de nous entraîner malgré nous dans les rêveries (ou les pièges), les charmes (ou les sorts) des enchanteurs et des fées, des sorcières et des magiciens.
De cet enchantement, il faut savoir sortir. Et c’est à n’en être pas définitivement prisonnier que sert l’́esprit d’escalier sentimental.
Je ne suis pourtant pas sûr qu’il soit juste d’accorder plus de crédit à ce jugement rétrospectif de la raison qu’à l’émotion immédiate, à l’enchantement du moment. Je ne suis pas sûr que l’avis de la raison soit toujours le meilleur, ni même, de façon plus radicale, qu’il existe véritablement autre chose que la vérité de l’instant, des relations qui, à chaque instant, se nouent et se dénouent.
Je me demande si ce qui surgit dans l’acte même du dialogue, de la rencontre, du jeu, de la promenade, du rire, du sourire, de la caresse ; ce qui naît et advient dans le geste même qui se fait, l’interaction qui se produit et nous laisse bouleversé, si là n’est pas la seule, l’unique réalité ; et si les pensées et les réflexions que ces actions nourrissent ensuite ne constituent pas, au fond, de simples illusions, des illusions de sagesse suscitées et entretenues par l’ego pour survivre, pour donner à croire qu’il existe, qu’il existe autre chose que la suite des moments.
Je me demande s’il y a vraiment autre chose que ces épiphanies.
Mais si rien d’autre n’existe, alors il n’y a pas plus de vérité non plus dans le bouleversement de la rencontre que dans la froideur de l’isolement : il n’y a, tout compte fait, qu’une suite de moments, de moments différents mais pareillement vrais, à vivre chacun intensément.
En illustration une couronne des rois de la boulangerie Piccadis, dans le cinquième arrondissement de Paris. Ayant vécu enfant à Marseille, la galette des rois est pour moi une couronne des rois.
En illustration musicale, il n’aurait fallu, ce beau poème d’Aragon chanté par Léo Ferré, parce que le thème convient à merveille à mon texte ; et aussi parce que cette chanson, pour qui a déjà essayé de la chanter, est extrêmement difficile, si large est l’éventail des notes et la tessiture nécessaire.
L’illusion n’est-elle pas une production, générée, engendrée par ce que nous sommes, en chaque instant et engendrée, générée, produite par chaque interaction de la matière et de l’essence de tout ce dont nous sommes faits et composée, du fait de notre incarnation, de notre réalité, avec le Monde et avec nous-mêmes (cf. Le Monde)…