Prothèses vocalo-linguistiques,
(c) Barbarism and Barbary,
Old Bond Street,
Londres

D’une langue à l’autre, on peut, sans trop de difficultés, traduire le sens commun ; mais cela restera sans couleurs et sans résonances, sans profondeur, parce que privé de tout ce qui est intraduisible, qui est souvent le plus essentiel. La langue sera réduite à un vecteur, un instrument, un outil, et elle sera vidée de sa chair, de cette vibration qui m’habite chaque fois que j’entends ou lis Claude : mais que veut-elle dire, au juste, avec ce mot qui renvoie à tant de mots déjà échangés ? Au fond, que veut-elle vraiment me dire avec cette formule qu’on peut entendre comme ceci ou comme cela, avec cette histoire qu’elle me raconte, cette anecdote qu’elle me livre comme la Pythie son oracle et que je dois comprendre et décoder, ou peut-être pas. Et jamais je ne sais vraiment quoi faire des ses mots, et toujours un doute s’installe, et une respiration, un flux et un reflux.

La langue totalement traduisible, cette langue insipide des aéroports, des traités et des contrats, cette langue sans épaisseur et sans palimpseste est la langue univoque des affaires et du commerce, des armées et de la discipline. C’est la langue de celles et ceux qui, pour mener leur barque, souhaitent ne pas s’embarrasser de nuances et d’interrogations, de ces harmoniques qui font que chaque mot, quand il est prononcé entre êtres humains, brille et s’éparpille en mille facettes, en milliers de significations, de références, de correspondances, qui rebondissent, interagissent, se cognent les uns contre les autres et muent comme des particules radioactives, générant du sens, des images, de la musique et de l’émotion comme la rencontre des atomes génère de l’énergie.

La langue totalement traduisible, cette langue qu’on appauvrit comme on appauvrit l’uranium en lui retirant tout ce qui pourrait interagir, tout ce qui pourrait créer de l’ambiguïté et du doute, ouvrir soudain des trous de ver inattendus dans les parois du sens commun, cette langue totalement traduisible est celle des grands modèles de langage et des prothèses vocalo-linguistiques. Et c’est justement parce que, se voulant plate et sans mystère, sans secret et sans double fond ; c’est justement parce qu’elle refuse les barbarismes, ou plutôt les idiotismes, ces formes et constructions qui n’ont de sens que dans une langue ; c’est parce qu’elle rejette et bannit ces structures complexes et intraduisibles pour ne garder que ce qui fait banalité et sens commun, qu’elle est barbare et plus encore barbarie, une machine qui, à force de réduire, d’aplatir le langage au presque rien qu’est son sens premier, devient une machine à abrutir, à générer des platitudes, à produire de la pensée monocouche et monovalente, une pensée stable et sans surprise qui sagement tourne en rond, tourne et revient toujours à son point d’origine, se mirant elle-même dans son miroir castafiorique avant de se dissoudre, comme Narcisse, dans son insignifiance.


La confusion des langues – tous les épisodes


Aldor

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