
(c) Χρυσόστομος (Chrysostom),
Old Bond Street,
Londres
Depuis le début des temps et que la lumière fut, le langage façonne le monde. Même dans le jardin d’Eden, Adam appelait Ève et Ève appelait Adam. Mais comment fait-on quand le langage a perdu sa vertu, qu’on ne le comprend plus ? C’est ce que durent apprendre, les premiers, les femmes et les hommes de Babel.
Quand les mots manquent et qu’ils ne suffisent plus ; quand ils ne parviennent plus à exprimer ce qu’on ressent, les corps prennent le relais : quand les mots manquent, les mains se tendent vers les mains et les enlacent ; les bouches vers les bouches, et dans la confusion des langues, les langues se confondent entre les lèvres embrassées.
Dans Shinar devenue Babel, les hommes et les femmes se redécouvrirent incarnés, et que la chair, parfois, disait plus et mieux que les mots, savait plus et mieux que les mots.
Dans Shinar devenue Babel, on découvrit que le langage, s’il pouvait relier les êtres entre eux, pouvait aussi les séparer, plus sûrement que le manque de langage ; qu’il y avait dans la langue, dans le Tu et le Vous, dans le Je et le Nous, dans le passé et le présent, le subjonctif et le conditionnel, des gouffres et des murailles ouvertes dans la réalité du monde, gouffres et murailles secrètes car inscrites dans la structure même de la langue et qui ne se révélaient, de loin en loin, que dans ces petits cataclysmes, ces petits glissements de terrain linguistiques que constituent les lapsus. Et que dans les lapsus, linguae et calami, une réalité nouvelle se dévoilait, surgie des profondeurs de l’âme, que le langage avait occultée.
Dans Shinar devenue Babel, on découvrit que les mots, s’ils savaient dire la vérité, savaient aussi cacher, tromper, déformer ; que l’objectif premier des mots était parfois de dire ce qui n’était pas et de ne pas dire ce qui était, de rendre acceptable l’inacceptable et nécessaire l’inutile, de recouvrir le monde d’un voile de mensonges tressé par des méchants.
Dans Shinar devenue Babel, les hommes et les femmes découvrirent que, si les mots permettaient d’éviter la violence, ils l’attisaient parfois comme la brise sur le feu, comme la rumeur qui se propage et se nourrit d’elle-même, se nourrit des « on dit » et grossit et grossit.
Dans Shinar devenue Babel, il apparut que le langage avait tissé un monde parallèle, un monde semblable aux habits neufs de l’Empereur, monde parallèle qui, dans la confusion des langues, dévoilait sa nudité, révélait son inanité.
Dans Shinar devenue Babel, les hommes et les femmes, abasourdis de ne plus pouvoir communiquer par les mots, découvrirent, stupéfaits, que ces mots étaient aussi des chaînes prédictives, chaque mot en appelant un autre comme dans les grands modèles de langage, ces chaînes finissant par bâtir un effet de langage, un monde de mots qui occultait le monde réel.
Dans Shinar devenue Babel, l’humanité, un moment, se libéra des mots.
À suivre…
La confusion des langues – tous les épisodes
Comme dans les autres épisodes, il s’agit ici d’une œuvre de fiction. Quant à l’image d’illustration, elle a été générée par un grand modèle de langage, Magic Art 7.0, sur la base du prompt suivant : « Une vitrine de magasin chic, du style de ceux qu’on trouve dans Bond Street, exposant de façon élégante, sur des présentoirs en or, des modèles de bouches permettant de parler diverses langues ».
En accompagnement musical (évidemment !) The sound of silence, de Simon et Garfunkel, dans la version de 1966, diffusée par Reelin’ in the years, dans laquelle la chanson est précédée d’une explication.