Prothèses vocalo-linguistiques
(c) Shinar,
Old Bond Street
Londres

On l’aura compris : les prothèses vocalo-linguistiques vendues (très cher) dans Old Bond Street m’intéressent. Et je ne suis pas le seul. Car, outre les quelques milliers de personnes qui ont les moyens personnels de se les procurer, ces appareils, comme tout ce qui touche à l’IA, intéressent au premier chef les militaires, les services de renseignements, les gangs et les mafias, tant est fascinante la perspective de pouvoir aller dans le monde entier et de comprendre et se faire comprendre de toutes et tous : un rêve de barbouze !

Reconstruire, en soi, le pays de Shinar, cet Eldorado d’avant la troisième Chute dans lequel l’humanité parlait, d’un bout à l’autre de la Terre, une langue unique, la langue universelle de l’Eden, voilà la promesse (le fantasme ?) qui se profile au bout de ce délicats assemblages.

Shinar ! Une des boutiques spécialisées d’Old Bond Street s’appelle ainsi. Sa vitrine est spécialement classieuse, décorée de vieux livres reliés de cuir élégant, comme si, dotés de ces prothèses, on allait se muer en Pic de la Mirandole, devenir sage et savant des connaissances du monde, quand il s’agit plutôt, chacun le sait, de pouvoir impunément trafiquer, blesser, tuer puis se fondre dans la foule.

Shinar ! C’est amusant comme ce nom est peu connu, comparé à celui de la tour qui y fut construite et qui ne prit son nom que quand elle fut détruite : Babel ; Babel qui est à la fois porte du ciel et lieu où tout se confond, escalier vers les Dieux, cause et signe de leur colère. Quelle stupéfaction ce dut être, pour les femmes et les hommes, ces femmes et ces hommes qui avaient réchappé au foudroiement de la tour ; quelle stupéfaction ce dut être de ne soudain plus se comprendre, de ne plus croiser, dans les ruines et la poussière de la ziggourat abattue, que des êtres incompréhensibles, incompréhensibles et ne comprenant rien, des étrangers d’une étrangeté qui jusqu’alors n’existait pas.

Soudain le mur de la langue et, par la confusion des langues, la fin de la fusion, de cette immédiateté qui, de tous, faisait le frère et la sœur de chacun. Soudain l’enfermement, l’incapacité de dire et d’entendre, de bavarder, d’échanger ; soudain le repli imposé vers soi-même, un monde fait de bulles et d’incompréhension, de solitudes, de mots lancés sans jamais trouver d’oreilles où tomber, un monde – Imaginez, Claude ! – de portugaises ensablées.

Quand Shinar devient Babel, quand la pluie de fer et de feu s’apaise et qu’entre les ruines et les cendres n’errent plus que des monades déliées les unes des autres, quelque chose irrémédiablement disparaît, cette mer de langage, de mots communs, de sens commun dans laquelle nous étions plongés comme dans un liquide amniotique.

Mais avec la disparition des mots, quelque chose d’autre doit se construire (ou peut-être se révéler), se frayer un chemin dans la matrice humaine et naître, naître au jour et à la vie.

Dans Babel quelque chose apparaît.

Aldor

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