Prothèses vocalo-linguistiques
(c) Au beau langage,
Old Bond Street, Londres

J’aime beaucoup, dans Old Bond Street, ces boutiques chics aux vitrines étranges, où l’on peut acheter, quand on en a les moyens, des dents, des bouches, des cordes vocales, des palais, des langues, tout un éventail de dispositifs qui, convenablement installés (mais je crois que cette installation demande une petite opération, de l’orthodontie et un peu de neurochirurgie), permettent de parler tous les idiomes de la Terre, avec un accent, une prononciation et une fluidité parfaites.

Je suis fasciné par ces boutiques : leur luxe tout britannique, le spectacle fantastique de ces dictionnaires et lèvres pulpeuses mises en avant (car c’est plutôt avec ça qu’on attire le chaland),  mais aussi toute la technique et l’inventivité qui se cachent derrière ces appareillages. Car ceux-ci sont très beaux, très délicats, très sophistiqués : des bijoux de mécanique, d’horlogerie, d’électronique conçus pour s’intégrer, se marier intimement avec et dans la chair.

Il y a quelque chose du tatouage ou du piercing dans ces ensembles de circuits et de servomoteurs, de mini-prothèses, aux formes et aux rondeurs animales, biologiques, bioniques, faites pour s’implanter dans des organes et pour recevoir, réagir, suppléer aux influx nerveux et musculaires venus de notre cerveau..

On m’a décrit, une fois, le processus, non pas de pose de la prothèse (je préfère ne pas en connaître le détail) mais de fonctionnement du dispositif : de minuscules senseurs implantés dans les aires de Broca et de Wernicke détectent les micro-impulsions qui précédent habituellement l’articulation des mots, les combinent pour qu’il n’y ait pas de doute sur la signification souhaitée, et les traitent, « en temps réel » comme on dit bizarrement, avec un grand modèle de langage. Chaque pré-mot est ainsi traduit, en fonction du contexte, dans la langue choisie, et les commandes de mouvements musculaires correspondant aux phonèmes voulus transmis aux servomoteurs des muscles de la langue, de la gorge et des lèvres impliqués dans la prononciation. Tout cela se fait quasi-instantanément, au rythme de la pensée, ce qui est une performance absolument inouïe.

Il m’est arrivé d’assister à une démonstration de cet appareillage : un homme équipé d’une de ces prothèses vocalo-linguistiques avait été chargé de répondre aux questions des visiteurs du Science Museum. C’était extraordinaire : en une demi-heure, je l’avais vu s’exprimer, de la façon la plus naturelle qui soit, en une quinzaine de langues différentes : chinois, italien, suédois, thaïlandais, arabe, portugais, wolof, russe, français, japonais, roumain, bantou, hongrois, allemand, et bien sûr anglais, passant de l’une à l’autre avec une incroyable aisance.

Il y a, dans ces mécaniques, quelque chose qui nous transforme et nous fait revenir à des temps très anciens, ceux du pays de Shinar,  ce pays dont les habitants voulaient construire une tour qui monterait jusqu’au ciel.

La confusion des langues – tous les épisodes


Aldor

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.