
Nuit de la philosophie, Musée Guimet,
11 juillet 2025 (création hybride)
Ce que j’aime, dans la danse, c’est le craquement du parquet, comme, dans la guitare, le grattement de l’ongle sur la corde et le souffle du souffle sur le bec de la flûte.
Il y avait hier, au Musée Guimet (merci Constance !), une lecture dansée de la lecture, par Simone Weil, de la Bhagavad-Gîtâ ; longue lecture jusqu’au bout de laquelle je ne suis pas resté. Une lectrice-actrice, lunettée de Simone Weil, qui lisait et jouait ; une danseuse-actrice, de beige vêtue comme son alter ego, qui jouait et dansait ; et le parquet, sur lequel l’une et l’autre se déplaçaient, faisant craquer les lattes de leurs pieds nus, pourtant légers et gracieux.
Elle est un peu compliquée, l‘histoire d’Arjuna, et je suis moins sensible que Simone Weil aux paroles de Krishna (d’ailleurs y croyait-elle vraiment ou voulait-elle y croire ? Croyait-elle vraiment en ce détachement, en ce yoga ?).
Le texte était un peu compliqué et la danse complexe, s’arrêtant, repartant, sans qu’on ne distingue toujours le lien entre les actes et les mots ; mes yeux, parfois, se posaient sur la danseuse, et parfois sur la diseuse, laissant pourtant l’esprit suivre l’autre, de loin.
On était terriblement mal assis, ressentant la primauté du corps sur l’esprit, ou plutôt leur fondamentale unité, l’impossibilité de détacher, quoi qu’en dise Krishna, les différentes parties d’un tout indissociable.
Le corps souffrait, grinçait avec le parquet sous le pas léger des danseuse et parleuse, de ces plantes des pieds noircies par la poussière du monde, et ce grincement, qui criait la matérialité des choses, faisait un pied de nez à Krishna, comme les lunettes de Simone d’ailleurs : aurait-elle été qui elle fut sans sa myopie et ses yeux un peu tristes, sans ce corps qui pesait sur le parquet grinçant ; et sa pensée, qu’eut-elle été sans les mots pour la dire ? Et Arjuna sans son incarnation ?
Elle savait bien, pourtant, que sans les femmes et les hommes, sans ces créatures pour l’inciter à la décréation, Dieu lui-même serait resté rien, parce que tout ; que c’eut été le triomphe du néant sans cette chair palpitant, sans ces sens pour s’y attacher, s’en émouvoir, s’en enchanter souvent ; que sans le plancher qui craquait sous la pesanteur et l’impermanence des corps, sans la voix qui vibrait, les muscles qui saillaient, la sueur qui perlait, jamais la grâce ne serait née. Parce qu’il n’y a pas de grâce immanente mais seulement une grâce voulue, laborieusement créée par l’effort entrepris pour se dégager de la pesanteur des choses et s’élever dans les airs.
Une réalisation de Mériam Korichi, avec l’actrice Pauline Belle et la danseuse Mio Fusho.
https://www.guimet.fr/fr/activites-visites/la-nuit-des-voyantes-veille-ndeg2
Note du 13 juillet 2025 : Pour étudier la Bhagavad-Gîtâ, Simone Weil apprit (comme son frère André avant elle) le sanskrit. Elle le fit en lisant les notes de son camarade de khâgne René Daumal (l’auteur du Mont Analogue)
L’illustration de tête est une création hybride : un croquis fait au stylet et grandement amélioré et mis en couleur par l’IA de Samsung.
Derrière ma lecture, en illustration sonore, la Méditation de Thaïs, de Jules Massenet, dans la belle interprétation d’Itzhak Perlman.
Post-scriptum du 16 août : à la lecture effective de la Bhagavad-Gita, dans la traduction claire d’Émile Senart et Gisèle Siguier-Sauné (qui a également réalisé le commentaire), je me rends compte qu’une fois encore, j’ai parlé sans savoir. Le cœur et message principal du Grand chant de l’unité est en effet de proclamer le nécessaire dépassement de la bipartition Action/Inaction. Il ne s’agit pas de renoncer (à l’action) mais d’agir dans le détachement : « Que le fruit des actes ne soit point ce qui motive ton action. »
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