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Le sourire de la Joconde

Posted on 18 janvier 202318 janvier 2023
Léonard de Vinci, La Joconde (détail)
(c) Musée du Louvre

Je dis « clarté de l’intention » parce que cela sonne bien mais c’est plutôt de la clarté de la manifestation de l’intention que je veux parler.

Au théâtre, l’intention est le sens, qui doit transparaître, d’une action ; l’intention, au théâtre, se manifeste toujours. Et au théâtre comme, je suppose, dans les jeux collectifs et dans le grand jeu social qu’est la vie, si l’intention profonde peut rester longtemps indéterminée ou suspendue, la manifestation de l’intention ne le peut pas : elle existe, va dans un sens ou dans un autre, est positive ou négative, ferme la porte ou la laisse entrouverte. L’intention peut jouer au chat de Schrödinger, pas sa manifestation.

L’embêtant est que ce qui nous paraît clair ou univoque ne l’est pas forcément. Ou plutôt : les uns et les autres ne comprenons pas nécessairement de la même façon les mêmes gestes, les mêmes paroles, les mêmes attitudes ; ou ce ne sont pas les mêmes choses que les uns ou les autres distinguons dans l’immense flux de signaux que nous recevons à chaque instant d’autrui.

La Joconde m’adresse-t-elle un sourire gracieux ou me signifie-t-elle aimablement qu’elle est lasse de ma présence ? Ai-je raison de considérer que la porte n’a pas été fermée ou devrais-je plutôt accorder mon attention au fait qu’elle n’a pas été ouverte en grand ? On ne sait jamais très bien, il est impossible de savoir de façon sûre et définitive la signification d’une attitude, l’intention profonde qu’elle recèle.

Il peut être conseillé, au théâtre, de forcer un peu le jeu, d’en faire un peu plus qu’il ne faudrait, pour imposer un sens à nos actions et lever les ambiguïtés. Il en va, dans la vie, un peu différemment : on peut choisir d’avoir une conduite claire et univoque, qui ne prête à aucune incertitude ; on peut également choisir la voie inverse, qui consiste à garder ouvert le chemin des interprétations et à laisser aux autres le soin de les poursuivre ou de les refermer, tissant ainsi plus que traçant le sens et l’intention.

J’aime bien cette façon de faire, au moins dans certains cas. Car, quoi qu’en dise Shakespeare, la vie n’est pas une scène de théâtre ; nous ne sommes pas des acteurs et nous ne nous contentons pas de jouer un rôle déjà écrit. Dans la vraie vie, nous improvisons, nous composons à chaque instant, avec les autres, contre eux parfois, le sens et les péripéties de notre histoire : l’intention de l’auteur ne nous est pas donnée ; elle n’existe d’ailleurs pas ; c’est nous qui la trouvons, qui la forgeons, qui la faisons vraiment exister au-delà de la pure virtualité dans laquelle elle était plongée. C’est nous qui faisons ce que le monde est.

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