Il y avait l’autre jour dans le bus une jeune femme manipulant son portable.

Longtemps, je suis resté à la regarder.

Elle était jolie mais c’est son comportement que j’observais : le portable qu’elle avait dans une main et dont elle faisait défiler les images d’un doigt de l’autre main.

Il y a trente ans, vingt ans peut-être, en un temps bien postérieur à la naissance de cette jeune femme, un tel comportement n’existait pas, n’aurait eu aucun sens. Et aujourd’hui, nous sommes des milliards, sur toute la planète, à nous affairer sur nos écrans et à occuper ainsi une part non négligeable de nos journées et de nos nuits. Quelques années ont suffi pour que nous apprenions, assimilions et mettions en oeuvre un comportement radicalement nouveau.

Je sais la part d’addiction qu’il y a dans ce comportement, le gaspillage de temps et de moyens qui lui est consacré, la pollution et l’importante destruction de ressources qui vont avec la production et l’utilisation de ces téléphones portables. Il demeure que notre capacité, individuelle et collective, à changer notre façon d’être en quelques années, à nous adapter au changement technologique, est impressionnante. Un autre être le pourrait-il ? Je me le demande.

Il en est allé de même avec toutes nos inventions : bicyclettes, automobiles, bateaux, immeubles, charrues, avions, tables, assiettes, livres, cinéma, télévision…, nous avons une extraordinaire faculté à utiliser rapidement, en moins de temps que l’espace d’une vie, des outils et objets dont nous ne savions rien auparavant et qui changent notre existence du tout au tout, pour le pire et pour le meilleur.

Mais justement, ce sont des outils. Des outils que nous avons conçus et façonnés et qui, même si leur utilisation paraît parfois s’imposer, n’en sont pas moins des prolongations, des exhalaisons de nous-mêmes.

Notre capacité d’adaptation aux événements et changements endogènes ou quasi-endogènes est phénoménale et c’est grâce à elle, par son intermédiaire, que nous nous adaptons aussi aux variations exogènes : nos machines, nos véhicules, nos outils, nos vêtements même, pour reprendre le mythe d’Epiméthée, sont les attributs extérieurs, les exosquelettes dont nous nous dotons pour vivre dans des milieux et climats les plus divers.

Mais comme le mythe le raconte, c’est du reste de la nature que nous tirons ces outils et vêtements ; nous dépendons de lui pour vivre et nous adapter : c’est notre nudité originelle de bipèdes sans poils ni plumes qui veut cela.

Mais saurons-nous nous adapter aux changements et catastrophes que nos besoins adaptatifs ont eux-mêmes suscités ? C’est la question des temps qui viennent.

Aldor

2 Replies to “La malédiction d’Epiméthée”

  1. Il « nous » faudra bien apprendre. Je mets « nous » entre guillemets parce que ma génération y mets bien peu de conscience.
    Une belle journée à toi, Aldor.

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