Il existe un refus du corps et de la corporalité. Il se manifeste par le mépris qu’on porte à ce corps, par sa relégation au rang de chose secondaire et inessentielle, et s’exprime aussi bien dans certains des débats hommes/femmes que dans les discussions sur le genre, dans l’instrumentalisation des corps que dans le refus des différences sexuelles qui fondent certaines prises de positions dans le débat sur la PMA et la GPA.

Or le corps existe ; il est ce qu’il est, il est sexué, ce qui fait résonner de façon si étrange les discussions sur l’ouverture de la procréation médicalement assistée (PMA) aux femmes célibataires et aux couples de femmes, et qui rend si troublant ce projet de loi autorisant la conception d’enfants n’ayant pas de père reconnu en tant que tel, comme s’il était imaginable qu’un enfant soit conçu sans père ou comme si cela était un détail technique et sans importance.

L’idée d’une conception de petits d’hommes par une sorte d’imitation de la parthénogénèse est très singulière : un enfant dont le père (ou la mère dans le cas symétrique d’un célibataire ou d’un couple d’hommes ayant recours à la GPA) aurait été volontairement exclu, effacé, dénié, de la parentalité, se rapprocherait en effet existentiellement d’un clone. Je ne doute pas que cet enfant ne puisse, dans ce cadre, être aimé autant et plus que par bien des couples hétérosexuels, mais l’autre parent biologique étant effacé, il sera malgré tout la réplique d’un des deux membres du couple, ou bien de son parent unique, s’il s’agit d’un célibataire.

Mais le plus important ne me paraît pas être là. Je comprends en effet parfaitement que des couples homosexuels ou des célibataires veuillent élever des enfants ; cela est légitime et ne me gêne en rien. Mais élever des enfants, ça n’est pas en avoir ou plutôt, ce n’est pas forcément en avoir dans le sens : en concevoir ensemble, car les enfants ne se conçoivent pas, ne se font pas, avec l’esprit mais avec la totalité de l’être, corps y compris, dans le cadre d’une relation entre deux personnes de sexes différents.

Que cette évidence doive être rappelée est ce qui rapproche la question de la PMA pour tous de la problématique plus générale du rapport malaisé et parfois méprisant que nous entretenons avec cette partie de nous-mêmes qu’est le corps. Peu importe, à cet égard, que nous soyons homme ou femme et que l’objet de notre amour soit lui-même homme ou femme ; il est ce qu’il est et son sexe est, au regard de l’amour, de peu d’importance. Mais cet objet, quel qu’il soit, une fois reconnu, comment peut-on aimer un homme sans l’aimer aussi dans sa masculinité ? Comment peut-on aimer une femme sans l’aimer aussi dans sa féminité ? Quel est cet amour qui non pas fait abstraction du sexe de l’autre mais le nie ou n’en accepte pas les conséquences les plus triviales et les plus immédiates, et notamment celle-ci : si la personne que j’aime est du même sexe que moi, nous pourrons sans doute faire des choses merveilleuses ensemble mais non pas avoir d’enfant l’un de l’autre car cela ne se peut simplement pas.

De même que nous n’avons pas un corps mais que nous sommes un corps, nous sommes un homme ou une femme, notre sexe n’étant pas un attribut supplémentaire et accessoire qui viendrait s’ajouter à une substance essentielle asexuée. Quoi qu’ait pu en dire Simone de Beauvoir, nous ne devenons pas homme ou femme, nous naissons homme ou femme et nous le sommes entièrement, intimement, du plus profond de notre être à la pointe de nos cheveux – ce qui ne signifie évidemment pas que nous devions en être la caricature : Etty Hillesum a eu, à ce propos, des paroles très belles.

Nous sommes cet être incarné, masculin ou féminin, et les hommes et femmes qui nous entourent sont eux aussi des êtres masculins et féminins incarnés. Et c’est un étrange paradoxe que de vouloir nous perpétuer dans l’être en commençant par nous abstraire de cette caractéristique fondamentale de l’être : son sexe.

Et qu’on ne vienne pas justifier cette demande par l’amour. L’acte fondateur de l’amour est justement d’accepter et d’aimer l’autre dans son altérité – je veux dire pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté : accepter l’autre en ce qu’il est radicalement différent de ce que nous voudrions idéalement qu’il soit.


La photo d’illustration, prise à la Fondation Carmignac à Porquerolles, est une œuvre de Elmgreen & Dragset : The Experiment (2012)

Aldor

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