Je me souviens des discussions oiseuses qui surgissaient régulièrement, à la maison, quand j’étais enfant, à propos du ménage.

Un de mes parents se plaignait de la lourdeur de la tâche, de son infinitude, et du fait que nul ne semblait lui en savoir gré ; l’autre rétorquait que si c’était vraiment si pesant, il suffisait de ne pas le faire.

Le ménage est l’archétype de ces activités, souvent confiées aux femmes mais pas toujours, que, depuis très longtemps, toutes les sociétés dévalorisent et invisibilisent, en dépit de leur caractère essentiel, à un point tel que cela stupéfie.

Le ménage, c’est ce qui nettoie, entretient, répare, sans jamais rien produire de neuf, sans jamais améliorer, se contentant d’éviter – ou plus justement : de ralentir – l’inévitable dégradation.

Les hommes et les femmes de ménage, les dames-pipi, les éboueurs, sont ceux qui, faisant disparaître nos déchets, effaçant les traces que nous laissons, nettoyant nos salissures, sont comme les témoins gênants de notre matérialité, de notre corporalité, de notre incarnation : ils nettoient notre caca et, inconsciemment peut-être, nous leur en voulons de nous mettre, ce faisant, la tête dedans. Il serait tellement plus élégant de pouvoir nous passer d’eux, d’être au monde comme de purs esprits, rien dans les mains, rien dans les poches, vivant de lumière et de vent !

Dans la bonne société, on ne souhaite pas bon appétit, référence disgracieuse aux fonctions digestives qu’on préfère ne pas mentionner. Dans les sociétés tout court, qu’abritent de pures façades de verre et d’acier, on ne mentionne pas le ménage, dont la charge est laissée à des hommes et des femmes invisibles travaillant pendant la nuit. Et dans les familles, le ménage est souvent simplement nié, son utilité ignorée : « si ça t’embête tant que ça, ne le fait pas », comme on disait chez moi, sans probablement se rendre compte de la violence du propos.

Qui ne voit pourtant que c’est le ménage, au contraire, qui maintient et fait vivre ce qu’on appelle justement ménage ? Que, sans lui, les familles et même les couples d’amoureux auraient vite fait de disparaître sous le poids des choses mortes et des déchirements ? Que le ménage se définit précisément comme le lieu de ces vertus domestiques et bonhommes où l’on ménage les êtres et les choses, où on les ménage pour qu’elles durent.

Faire le ménage, dans le triple sens de nettoyer, ranger et jeter ce qui doit l’être, c’est fondamentalement ce qui permet de ne pas couler sous le flux du temps, de résister à l’érosion, de maintenir ce qui peut l’être.

Et on en veut à ceux qui le font de nous rappeler notre imperfection, notre finitude, comme dans ce reproche que Charles Péguy jette à Ève :

Et moi je vous salue, Ô bonne ménagère.

Mais quand on avait tout, on ne ménageait pas.

Aldor

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