La deuxième Chute, ou peut-être la seule

La Voie lactée, photographiée au champ des oliviers à Porquerolles

Un singe (ou n’importe quel être illettré), placé devant une machine à écrire ou un clavier d’ordinateur peut, tapant au hasard sur les touches, écrire un texte magnifique : les premières strophes de l’Ève de Charles Péguy, Hamlet de Shakespeare, L’Œuvre complète de Tchouang-Tseu ou L’Odyssée d’Homère.

C’est possible, mais la probabilité qu’un tel événement se produise est très faible : statistiquement, il faudrait s’y reprendre 26100 fois pour avoir une chance de taper correctement ne serait-ce que les cent premiers signes et espaces, c’est-à-dire que le nombre d’essais avant de tomber juste devrait statistiquement être supérieur au nombre d’atomes dans l’univers tout entier. Et même en tapant les touches plus vite que je ne sais le faire, en les frappant comme celles et ceux qui savent le faire en regardant ailleurs ou, mieux encore, comme un sténographe ou une sténotypiste, à très haute vitesse, cela exigerait un délai des milliards de milliards de fois supérieur aux 13 milliards d’années écoulées depuis la naissance du monde. Et tout ça pour les cent premiers signes – même s’il est toujours possible que cela arrive du premier coup.

Paradoxalement, donc, si le but du monde qui nous entoure est de faire en sorte qu’un homme nommé Charles Péguy puisse un jour écrire Ève (ou qu’Etty Hillesum puisse réconforter, en la maquillant, une jeune fille promise à l’enfer, ou que des hommes et des femmes puissent chanter la beauté du monde, ou même que le volume d’ARENH puisse s’établir à 100 TWh – peu importe, en fait), la solution de très loin la plus efficace, la plus économe et la plus rapide est celle consistant à créer un Big Bang, à attendre qu’une première génération d’étoiles naisse, se développe et meure dans de gigantesques cataclysmes, à voir le vide ensemencé par les éléments lourds nés de ces soubresauts cosmiques, à assister au développement d’une deuxième génération d’étoiles, à la naissance de planètes riches de ces éléments lourds et à l’apparition, sur ces planètes, d’êtres vivants venant contester, dans leur singularité et leur harmonie, la primauté de l’entropie ; contester la gravité en s’élevant vers le ciel, comme le dit joliment Simone Weil quand elle parle des plantes.

C’est la solution la plus rapide pour que des êtres humains fassent leurs premiers pas, émergent du vide et du froid, du rien. Mais c’est tout de même long, difficile et hasardeux.

C’est dommage de gâcher cette chance, de perdre cette occasion, de ne pas même savoir vraiment la reconnaître. Dommage de n’avoir pas su apprécier les merveilles au sein desquelles il nous avait été donné de vivre, et de devoir, par notre faute, notre égoïsme, quitter ce jardin en le laissant au surplus abîmé.

Mais à ce point de bêtise, c’est vrai que c’est impardonnable, que c’est métaphysiquement de l’ordre du Mal et du péché.

Une deuxième Chute – ou peut-être la seule.


Suit, dans l’audio, la lecture des premières strophes de Eve.


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