Le spectacle offert par les rues de nos villes en ces derniers jours du joli mois de mai est celui du désemparement. D’un désemparement calme et maîtrisé mais profond et inédit : des visages masqués, d’autres qui ne le sont pas, les uns et les autres allant souvent de concert et parfois main dans la main ; des emplettes qui se font, de glaces et de vêtements ; des rires et des gens qui s’éloignent de vous d’un air inquiet ; des foules qui se pressent au soleil et d’autres qui se mettent en rang pour former des queues disciplinées. Tout et tout à la fois, comme ces nouvelles sans queue ni tête qui nous arrivent du monde entier, comme ces études qui nous sont quotidiennement assénées, comme ces injonctions qui nous sont données, comme ces décisions qui sont prises et qui disent chacune le contraire ou autre chose que la précédente : un palimpseste qui s’épaissit, qui part dans tous les sens et qui jamais ne se termine.

Nul ne sait quelle conduite adopter dans ce tourbillon d’informations diverses dont aucune certitude n’émerge : ce traitement améliore-t-il ou aggrave-t-il la santé de ceux qui le prennent ? Ceux qui ont été malades sont-ils immunisés ? Est-il dangereux d’aller dans des jardins mais supportable d’aller dans une mosquée ou une synagogue ? La maladie touche-t-elle les poumons, ou le foie, ou les orteils, ou la peau ? L’incubation dure-t-elle une semaine, ou deux, ou quatre? Qui sait ? Quelqu’un le sait-il, seulement ? Ou peut-on seulement dire que cela dépend, on ne sait pas trop de quoi ?

Il n’y a aucune certitude, nulle part, et chacun avance à l’aveuglette, naviguant à courte vue, faisant aujourd’hui ce qu’il refusait de faire jusqu’ici, sortant là où il se terrait sans que nulle raison ne vienne justifier ce changement d’attitude, comme si l’ange de la mort que nous craignions tant hier encore s’était brusquement envolé – on ne saurait dire pourquoi et pourtant c’est peut-être vrai.

C’est un grand désemparement.

Les seuls qui, dans ce tohu-bohu, gardent les idées nettes et fermes, sont les fous qui n’ont besoin d’aucune réalité pour naviguer sur la nef de leurs obsessions : les complotistes de toute obédience qui voient derrière cela la main de l’un, l’erreur de l’autre, la décision d’un troisième – tout cela est tellement plus rassurant que d’affronter notre ignorance et notre impéritie !

Dans ce grand désemparement, tout ce qui hier avait été pensé, tout ce qui hier avait conçu, paraît vieux, asséché, périmé, dépassé.

Profitons-en pour faire du neuf.

Tout à reprendre, tout à redire, et la faux du regard sur tout l’avoir menée !

(Saint-John Perse, Vents)


Je me dis que désarroi aurait signifié la même chose tout en restant correct.

La photo a été prise rue Lobineau : du verre cassé sur le goudron. C’était magnifique.

Aldor

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