« Nous vivons heureux dans un monde de drames », disait très joliment ce matin Christian Boltanski, interrogé par Guillaume Erner sur France Culture.

Les catastrophes et les chagrins sont partout, la peine et le malheur aussi, le monde est rempli d’horreurs et de salissures mais nous sommes heureux, au moins tant que la souffrance et la douleur ne nous touchent pas.

Etty Hillesum chantant la beauté des fleurs poussant entre les baraques du camp de Westerbork observait et vivait profondément cela elle aussi.

Cette capacité à être heureux dans le malheur du monde, à voir la beauté et à s’en réjouir, à danser et à rire au milieu des pleurs et des écroulements, cette capacité à sentir l’épaisseur des choses et à en jouer, est merveilleuse. Elle étonne les enfants, fache les hypocrites et provoque la colère des totalitarismes religieux et laïques qui voudraient que le monde forme un bloc univoque où nul ne puisse s’abstraire de la terreur et du chagrin, mais elle est profondément ancrée en nous et se confond avec l’étincelle de la vie. Car c’est ce bonheur seul qui, avec l’amour, peut nous animer et nous donner la force de lutter face au malheur du monde.

A y mieux réfléchir, il existe aussi une énergie sombre, une force noire. La colère et le désespoir peuvent en effet aussi nous entraîner et nous pousser à agir, à sortir de l’immobilité, mais leur pouvoir, toujours, va dans un sens négatif et destructeur, brisant et tuant pour entraîner le monde dans leur propre chute.

Peut-être y a-t-il, en cette matière, des tempéraments et des sensibilités divers. Etty Hillesum croit à la puissance de l’amour et de la joie ; Simone Weil paraît considérer que seul le malheur et l’anéantissement dans lequel il nous plonge peut tuer l’orgueil en nous et déclencher le vrai sursaut. C’est qu’elle est pessimiste et pense que le bonheur endort, et que qui est heureux ne se soucie plus des autres.

Peut-être est-ce affaire de tempérament mais, quant à moi, je suis sans réserve du côté d’Etty. Je sais que seul le bonheur donne la force d’agir et que l’amour, loin d’enfermer sur soi et de couper du monde, ouvre radicalement aux autres.

Dans un monde de drames, nous vivons heureux, et c’est paradoxalement la seule chance qui nous soit donnée de pouvoir transformer ce monde, de pouvoir le sortir de son malheur.

Pour changer le monde, soyons heureux.


PS : C’est au monastère de Vlacherna, tout près de la ville de Corfou, que j’ai photographié ce géranium rouge planté dans un seau de fer bleu. Les Grecs sont un des peuples qui savent le mieux exalter la beauté et le bonheur de vivre.

Aldor

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