Poils aux jambes

Il m’a fallu longtemps, très longtemps (si longtemps que je préfère n’être pas plus précis), pour comprendre qu’au naturel, les jambes des femmes étaient poilues, et que leur aspect doux, lisse, satiné, relevait de l’artifice.

Je voyais bien, pourtant, enfant, que ma mère achetait de la crème épilatoire ; mais aussi bizarre que cela puisse paraître, je ne faisais pas le lien avec ses jambes. Et toutes les jeunes filles et femmes que pendant longtemps j’ai croisées et connues étaient si continuellement et incessamment glabres des jambes que j’ai fini par considérer qu’elles étaient ainsi faites : pas plus qu’elles n’avaient de poils au menton, les femmes n’avaient de poils aux jambes.

La découverte, tardive, de la vérité, fut, on s’en doute, un choc. Bien que je sois très loin de lui ressembler, je partageais avec le magnifique Solal de Belle du Seigneur l’idée rêveuse que, face à la babouinerie grossière et hirsute des hommes, les femmes incarnaient la grâce et la pureté. Que ces nymphes et ces fées aient des poils aux jambes brisait ma compréhension du monde, et avec elle la cage dorée dans laquelle j’avais fantasmatiquement enfermé ces belles (mais finalement pas si parfaites) créatures : avec leur toison, c’est leur liberté d’être autre chose que la projection de mes désirs qu’elles acquéraient.

Je m’en remis.

Ce dont, en revanche, je ne suis pas encore remis, ni tout à fait revenu, c’est du non-dit de cette idéalisation et de la violence que constitue la mise au nombre des attributs de la féminité d’un caractère si évidemment contre-nature.

Depuis toujours, les hommes et les femmes modifient leur corps et leur apparence : habillement, chevelure, khôl, bijoux, rouge à lèvres, fard, scarifications… le corps et le visage que nous livrons aux autres n’ont rien de naturel et sont priés de se plier à des normes multiples. Mais ces normes s’affichent comme telles ; on peut, dans une certaine mesure, les suivre ou ne pas les suivre ; et surtout elles ne viennent pas contredire la nature mais plutôt l’approfondir, l’exalter, la souligner, comme le font le noir des yeux ou le rouge des lèvres. Le cas des jambes imberbes est différent puisqu’on assigne aux femmes un attribut qu’elles n’ont jamais naturellement et qu’il faut indéfiniment travailler pour obtenir.

J’ai suffisamment souffert de ma petitesse pour savoir comme il peut être douloureux de ne pas correspondre à ce qui est attendu de nous, en tant qu’individu d’un sexe donné. Mais l’assignation au corps est bien moindre pour les hommes que pour les femmes et ici, c’est l’ensemble de la gente féminine qui est prise dans la nasse, sommée d’être ce qu’elle n’est pas, ou plutôt de demeurer à l’état imberbe des petites filles.

J’adore, évidemment, les jambes lisses et douces ; elles sont un émerveillement. Mais c’est exiger d’un hérisson qu’il ait le poli de l’ivoire.

Ce qui est stupéfiant, c’est l’acceptation générale de cela ; le fait que cette apparence s’impose de façon si absolue et si universelle qu’on en oublie son statut d’artifice : pour la peinture, la statuaire, le cinéma, la photographie, dans toutes les représentations (sauf la Marie-Madeleine de Tilman Riemenschneider) les jambes féminines sont lisses. Il n’y a pas, pour elles, de coming out semblable à la Création du monde, de Courbet. Tous ensemble, hommes et femmes, vénérons ces jambes idéales, la beauté mensongère de ces jambes immaculées de poils, de ces jambes d’avant le pêché et la Chute.

Aldor Écrit par :

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