C’était un crapaud. Laid et balourd comme le sont les crapauds. Mais parfois, c’était un prince charmant, et il était alors beau comme un prince. Cela dépendait de la façon dont la Belle le regardait.

Elle avait d’abord cru que c’était son regard qui changeait, sa perception des choses, et qu’un œil plein d’amour suffisait à revêtir un crapaud d’un habit de lumière : « Illusion, s’était-elle alors dit ; je vois en ce crapaud ce que mon délire amoureux veut me faire voir mais le prince charmant n’est qu’une projection de mon esprit. Derrière cette apparence trompeuse, le crapaud demeure, inchangé, et je le retrouverai, crapotant, à l’épuisement de ma passion. »

Elle avait donc travaillé, avec patience et pugnacité, à l’extinction de sa passion, et ses efforts n’avaient pas été vains : mal nourri, bousculé, mal traité, moqué, l’amour avait fini par disparaître et peu à peu, effectivement, le crapaud crapotant était réapparu sous le prince charmant, occupant bientôt toute la place. « Me voici délivrée des sortilèges de l’amour et de l’attachement, s’était alors écriée la Belle, heureuse et soulagée. Mes yeux enfin ont perdu leurs écailles, ils voient la vérité vraie, je suis libre et libérée ! »

Les années passèrent. Autour d’elle, les passions s’étaient progressivement calmées, les attachements détachés, les amours désamourés. Les crapauds, quant à eux, plus nombreux que jamais, crapotaient à n’en pas finir, et c’était un grand coassement qui s’élevait vers le ciel avec ennui.

D’ailleurs, elle s’ennuyait.

Un jour vint où adressant, par accident, un mot gentil à son crapaud, elle eut un instant l’impression qu’il redevenait non pas tout a fait le prince charmant mais quelque chose qui s’en rapprochait, un crapaud charmant, peut-être. Et, pendant un moment, une couronne continua à ceindre son crâne de crapaud.

Quelques jours plus tard, elle lui demanda quelque chose et, à nouveau , elle eut cette même impression de voir surgir quelque chose qui, sans l’être vraiment, tendait vers le Prince charmant.

Les expériences similaires se multipliant, Belle comprit peu a peu l’erreur dans laquelle elle avait été et prit conscience de la nature réelle de ce qui se passait.

Le Prince charmant n’était pas, comme elle l’avait d’abord cru, une illusion de ses sens trompés par l’amour mais le résultat bien réel de l’amour qu’elle projetait sur l’être aimé et qui le régénérait : c’est son amour, sa confiance, sa gentillesse, qui avaient transformé – effectivement transformé – son ami crapaud en Prince charmant et qui lui avaient permis de grandir et de devenir meilleur qu’il ne l’était d’abord. Et c’est l’interruption, trop tôt, du flux vivifiant de l’amour, qui avait causé la crapotisation du Prince charmant et le dépôt sur toutes choses d’une couche de poussière et d’ennui.

Le Prince charmant n’était pas une déformation fantasmée de la réalité ; il était une transfiguration de la réalité : qui était aimé devenait autre, vraiment autre. C’est l’amour qui élevait le monde et les êtres : les êtres aimés, les êtres aimants, et la création tout entière. Et sa disparition était la victoire de l’entropie et du néant.

Aldor

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