« Sapristi ! je crois que la charge était un peu forte !… », s’exclame ingénument Tintin lorsqu’il s’aperçoit que le bâton de dynamite qu’il a introduit sous la carapace du rhinocéros dont il voulait faire un trophée de chasse a fait exploser celui-ci.

Il ne se rend pas très bien compte, Tintin, de ce qu’il vient de faire, et pendant très longtemps, je ne m’en suis pas plus rendu compte que lui. Alors qu’enfant déjà, le regard porté sur les Africains dans Tintin au Congo me mettait un peu mal à l’aise (pas au point, néanmoins, de m’ôter le plaisir de le lire), le grand massacre des animaux qui s’y accomplit planche après planche, avec la meilleure conscience du monde, ne me perturbait pas plus que ça. Et aussi sensible que je sois devenu à la cause animale et écologique, aussi désapprobateur que je puisse être des actions relatées dans cet album, je l’aime toujours.

Dans les pays nordiques, l’épisode du rhinocéros dynamité a été jugé si scandaleux qu’il a été censuré et remplacé par une scène plus anodine. J’ai d’abord jugé cette façon de faire tartuffière et ridicule mais en suis moins assuré maintenant que je ne l’étais il y a quelques heures encore : ce n’est évidemment pas, d’un côté, parce qu’on voit un héros positif comme Tintin faire quelque chose dans une BD qu’on va la trouver bonne ou normale ; mais je veux bien croire qu’il y ait une sorte d’accoutumance et que notre sensibilité se pervertisse à force d’être mal nourrie. Et puis il y a le problème de l’abstraction : l’épisode n’est en effet drôle que parce qu’il est représenté de façon complètement mensongère. Dans la réalité, à la place des restes fumants éparpillés dans l’herbe verte, on aurait une bouillie atroce de chairs et de viscères sanguinolentes, ce qui ne prêterait pas du tout à rire. La représentation irréaliste change ici le sens de la scène, la dénature, comme elle le fait dans les grands tableaux de batailles.

Au-delà de l’image, il y a le fond : cette extraordinaire condescendance de l’auteur envers les Africains, cette incroyable bonne conscience du héros qui, pas une une seconde, ne met en doute son droit inaliénable à massacrer joyeusement les animaux. Tout ça est bien moins que recommandable et peut être sévèrement jugé.

Et pourtant, j’aime bien cet album.

Monsieur Spock ne le comprendrait sans doute pas mais on peut simultanément et sans schizophrénie particulière épouser la cause du Morel des Racines du ciel et s’amuser des tribulations de Tintin chassant l’éléphant. Ce n’est pas une contradiction mais une capacité, universellement partagée, à faire la part des choses.

Mais c’est vrai qu’il y a, dans cette capacité à « faire la part des choses », formule vague et obscure, quelque chose de trouble et d’un peu louche, une bonhomie un peu vulgaire, comme la main crasseuse de Créon se posant sur le bras nu d’Antigone et lui demandant de se montrer bonne fille.

Aldor

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