La vallée de la Meuse, comme tout l’est du pays, comme toute la France, comme toute l’Europe malheureusement, est parsemée de monuments aux morts de la Première guerre mondiale. Sur de grandes et hautes stèles, des poilus vêtus de bleu s’élancent vers le combat, la gloire ou la mort. Et la répétition de ces statues à des centaines d’exemplaires, dans des centaines de villages, est désolante.

À Neuville-les-Vaucouleurs, quelques kilomètres au sud de la ville dont partit Jeanne d’Arc, il y a également un monument aux morts. Et à tout à côté (cela aurait fait plaisir à Michel), un monument aux ânes.

Il a été construit en souvenir de l’hôpital des ânes installé dans ce village en 1916 pour soigner ceux des ânes qui, amenés d’Afrique du nord pour servir au front, avaient été blessés. C’était en effet les seuls animaux assez robustes, courageux, forts et cependant graciles pour pouvoir se faufiler dans les tranchées et porter jour après jour le nécessaire aux soldats.

Un monument aux ânes ! Je me demande si, au tout lendemain de la guerre, un tel projet n’aurait pas choqué, si je n’en aurais pas moi-même été scandalisé. Les monuments aux morts sont de tels objets de mémoire, de tels réceptacles d’émotions, et notre rapport aux animaux une chose si complexe, si pleine de contradictions !

Pourquoi construit-on un monument aux morts ? Pour le souvenir des hommes, d’abord, je pense ; je veux dire : des individus. De tous ces hommes, souvent jeunes, morts pour défendre leurs concitoyens, et dont le nom écrit en lettres d’or est un hommage rendu. Puis, comme le disait tristement Aragon, vient un moment où l’on ne se souvient plus d’eux que pour avoir péri, et c’est autre chose alors qui vient au premier plan et qui est honoré : le sacrifice collectif.

Avec le temps, le périmètre de ce collectif s’élargit et englobe peu à peu les morts de tous bords, tous victimes du grand soubresaut de l’Histoire. Et il en va de même des animaux, qui, quoique enrôlés dans un camp ou un autre, ne le furent que malgré eux : ils ont, eux aussi, été emportés et sacrifiés à quelque chose qui s’apparente à une colère divine et aveugle.

[Cela vaut, évidemment, pour les guerres absurdes, pas pour les combats justes – même si la majorité (pas la totalité !) des victimes des combats justes sont probablement elles aussi des innocents écrasés par le rouleau de l’histoire.]

Des ânes ont donc été, en 14-18, enrégimentés dans les combats des hommes. Des millions probablement, dont des millions moururent. C’est affreux mais ce n’est ni plus, ni moins choquant que le reste. C’est toujours, et dans tous les cas, le même sacrifice d’Iphigénie : les Dieux ont soif et il leur faut du sang : sang de vierge, sang de bêtes, sang d’hommes arrachés à leurs amours, à leurs champs, à leur vie. Au bout du compte, qu’elle soit nue, revêtue de peau d’âne ou de peau d’homme, c’est toujours Iphigénie qui paie le prix des guerres, et toujours l’innocence qu’on sacrifie.

C’est à cette réflexion, peut-être, que nous invite le monument aux ânes (et, à Londres, le mémorial des animaux). À ressentir que les guerres ne sont pas seulement des histoires d’hommes dont les victimes seraient des hommes mais des bouleversements plus profonds dont rien ne sort vraiment intact. À ressentir qu’il en est toujours ainsi.

L’idée d’une histoire naturelle compartimentée dans laquelle chaque espèce vivrait sa vie autonome sans avoir besoin de se soucier des autres est une fiction. Il n’y a pas plus d’affaires d’hommes qui resterait entre hommes, épargnant les autres créatures, qu’il n’y a d’affaires de dinosaures, de dodos ou d’abeilles. Il n’y a pas d’histoire naturelle, il y a une histoire tout court dans laquelle chacun joue sa part : tous sur le même bateau !

Cela fonctionne évidemment aussi dans l’autre sens : imaginer que, dans cette maison commune, ce grand navire voyageant à travers la nuit des étoiles, nous puissions rester indemnes de toutes les espèces qui s’éteignent, que nous puissions tirer notre épingle du jeu ; que quelque être vivant que ce soit puisse tirer son épingle du jeu est une idée étrange et probablement fausse. Nous ne sommes pas, nous ne pouvons pas être plus indemnes des autres que ceux-ci ne le sont de nous. Il nous faut accepter l’épaisseur du monde, la grande imbrication des êtres, et que nous sommes pétris de cette épaisseur même.

Aldor

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