J’ai été saisi hier matin du désir d’acheter quelque chose. Un objet précis (le mot objet ne lui convient pas, d’ailleurs), depuis longtemps repéré, dont j’ai l’usage et qui, fabriqué dans les Pyrénées, ne viole pas trop les critères de proximité que j’aime à respecter (sauf évidemment quand je ne le peux pas, je veux dire : avec les téléphones, les ordinateurs, les appareils photo et les trucs de ce genre). Un désir violent, une envie presque irrépressible de possession – et je pense qu’effectivement le désir d’avoir et le désir tout court sont deux expressions d’une même pulsion de vie ou de survie : avoir parce que l’avoir concrétise, étend, prolonge et survit à l’être ; avoir parce que l’avoir est de l’être solidifié, de l’être dont on est arrivé à domestiquer l’essentielle fugacité.

Il y a cette belle chanson de Leonard Cohen : Traveling light, Voyager léger ; et ce joli mot que les Anglais ont pour les souvenirs : memories. Ce coquillage qui est sur mon bureau, qui me rappelle une promenade matinale sur la plage de Kervert, cette photo prise à Porquerolles, ce coupe-papier dans mon pot à crayons sont du passé chosifié, un passé qui a échangé sa fugacité et sa légèreté contre de la pesanteur et de la pérennité.

Il en va de même des biens acquis. Ce peut être des paires de chaussures ou des paires de skis, des robes ou des sacs de couchage, des montres ou des maisons : au-delà de la dimension utilitaire, qui peut certes exister mais qui est rarement prépondérante, quoi qu’on se raconte à soi-même, il y a ce besoin de marquer notre route comme le Petit Poucet, de jeter dans le cours effréné du temps qui passe une ancre matérielle et pesante qui puisse échapper à la fuite éperdue des instants.

Nous achetons parce que l’avoir dure. Pas très longtemps mais infiniment plus que l’être qui disparaît à peine né. Nous achetons pour mettre du pérenne et du familier dans le renouvellement incessant des choses, comme d’autres (et parfois les mêmes !) multiplient les routines et les règles, les rites et les habitudes, les classements et les « Il faut ». Il s’agit toujours de mettre de la fixité et de la pesanteur dans la légèreté ineffable de la vie, ce flux qui nous engloutit.

Avoir, posséder, vouloir, se donner : c’est la même pulsion de vie et de survie qui est à l’œuvre et dont les différentes expressions parfois se complètent, parfois se substituent et parfois entrent en résonnance : avoir et être, avoir pour être, avoir faute d’être.

Aldor

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