Je me demandais l’autre jour si notre difficulté à lutter contre le changement climatique ne venait pas en partie des biais imposés par la pensée économique ; j’avais alors en tête l’utilisation, pour les choix d’investissement, d’un taux d’actualisation qui, écrasant l’avenir, conduit en pratique à ne tenir aucun compte des phénomènes, positifs ou négatifs, dès lors qu’ils se produisent au-delà de quelques dizaines d’années.

A la réflexion, je pense que mon raisonnement était faux : ce n’est pas le taux d’actualisation qui pose problème, c’est l’idée d’utiliser le taux d’actualisation pour résoudre ou aider à résoudre le réchauffement climatique. Plus radicalement, penser la résolution de la crise écologique en termes économiques est peut-être un moyen de toujours échouer, la pensée économique étant justement une des principales causes de la crise écologique.

La crise écologique, qui va d’ailleurs au-delà du réchauffement climatique, résulte certainement de multiples causes mais notamment du regard jeté sur la nature et les êtres vivants et les considérant non plus comme un patrimoine, un legs à entretenir, préserver et transmettre mais comme une ressource offerte à exploiter. C’est ce nouveau regard qui a permis que les sous-sols, les mers, les forêts soient pillés jusqu’à plus soif, que la terre soit traitée comme une vaste poubelle, que le vivant soit mis à merci et exploité comme on le ferait d’une marchandise.

Ce que met en cause la crise écologique, c’est justement cette facon de penser, cette instrumentalisation du monde réduit à un capital et qu’on pourrait mener en donnant à des acteurs économiques rationnels de bonnes incitations.

La pérennité du monde, la survie des l’espèce, le maintien, dans 100 000 ans, de petites fleurs, de jolies rivières et de cloportes moins charmants n’est pas du ressort de l’économie. Non seulement elle est incapable de calculer des utilités à de telles échéances mais saurait-elle même le faire, ce n’est pas son rayon : les conditions de vie – ou la mort – de millions de milliards de créatures n’est que très très marginalement une question économique ; c’est d’abord et avant tout une question morale (ou religieuse, ou les deux ; cela a trait a notre conception de la Maison commune).

Or une question morale, ce n’est pas avec des instruments économiques ou des incitations qu’on la tranche, c’est avec des règles morales, qui sont plutôt de l’ordre du tout ou rien. On n’essaie pas d’éviter le meurtre en donnant de bonnes incitations aux criminels (pas plus qu’on ne se demande, à l’heure de sauver quelqu’un, si cela est économiquement optimal) ; on condamne le meurtre par l’édiction d’une règle relativement peu tangible (ou l’on saute dans l’eau). Et que le meurtre soit économiquement intéressant ou pas, cela ne change strictement rien au jugement moral qui est ici le seul pertinent.

Que la lutte contre le réchauffement climatique soit conforme ou pas à l’intérêt économique bien compris est donc une question tout a fait secondaire. Les enjeux du réchauffement climatique sont fondamentalement des enjeux éthiques sur lesquels l’économie n’a rien à dire. D’autant moins que la vision économique du monde si longtemps adoptée n’est pas pour rien dans la crise écologique qu’il nous faut aujourd’hui affronter.


PS: Même si je pense profondément que les deux sont nécessaires, je me sens ordinairement plus proche de Créon, homme des compromis, que d’Antigone, femme de l’absolu.

Mais ici, c’est le contraire.

PS 2 : S’il nous faut des raisons économiques pour sauver le monde, c’est que le Mal a déjà triomphé.

Aldor

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